Les tempêtes traversées de Gilles Kraemer, capitaine de Riveneuve Editions

Faut-il nécessairement sortir du cadre pour devenir éditeur ? Gilles Kraemer qui plus jeune rêvait de devenir archéologue s’est tour à tour essayé au journalisme, à l’enseignement et à la diplomatie culturelle avant de reprendre il y a quatre ans les éditions Riveneuve dont les locaux sont aujourd’hui situés au 85 rue de Gergovie dans le 14ème arrondissement de Paris. Il a fait de sa maison d’édition un véritable petit centre culturel au coeur du 14ème avec pour ambition de « raconter le monde aux Français et les Français au monde ». Retour sur le très riche parcours d’un homme impliqué et exigeant.

Les très difficiles heures du journalisme

L’ouverture au monde de Gilles Kraemer date très certainement de son enfance voyageuse. Son père qui travaille pour Renault et qui est resté plus de dix ans en poste à l’étranger s’installe au Koweït alors qu’il a cinq ans. « Je me suis retrouvé à l’Alliance Française au milieu de petits libanais et d’autres jeunes ressortissants de pays étrangers qui parlaient français comme moi et qui d’un seul coup se mettaient à parler une langue que je ne comprenais pas – sans que je comprenne pourquoi je ne comprenais pas », se souvient Gilles. Il découvre l’Egypte au même âge. Plus que les pyramides, c’est le Sphinx qui l’impressionne et le fascine au point de susciter chez lui l’envie de devenir archéologue. Le besoin d’ailleurs et de découverte du monde s’instille déjà en lui, qui déterminera la suite de son parcours et deviendra sa marque de fabrique. Au collège et lycée, sa préférence va aux lettres et au dessin, mais comme beaucoup de bons élèves il poursuit des études scientifiques avant de se réorienter en filière littéraire en s’inscrivant dans les classes préparatoires d’hypokhâgne et de khâgne. Il dit adieu à l’archéologie quand il prend conscience qu’écrire des enquêtes archéologiques ne pourra lui faire bénéficier que d’un lectorat très restreint. Le journalisme lui semble être une bien meilleure option et il décide d’intégrer le Centre de formation des journalistes (CFJ) et de consacrer sa thèse d’étudiant à la presse francophone en Méditerranée. Son service militaire effectué en tant que coopérant en Egypte lui donne une image passionnante de ce métier : tout en assurant des cours à la faculté, il est un collaborateur du journal de langue française Le Progrès Egyptien et négocie la création du nouvel hebdomadaire Al-Ahram Hebdo qui sera promis à un très bel avenir. A son retour en France, il trouve son pays et le secteur de la presse plongés dans une crise noire. Il travaille en tant que pigiste et garde un très amer souvenir de cette expérience : « A cette époque, les journaux dés-embauchaient et j’ai très nettement assisté à la dégradation matérielle et morale de la condition de journaliste. J’ai travaillé pour une quinzaine de journaux et ça a été véritablement quinze problèmes différents : il fallait sans cesse batailler avec ceux qui ne voulaient pas payer, ceux qui revenaient sur leur parole et ceux qui essayaient de mégoter en tirant prétexte que je n’avais pas ma carte de presse pour ne pas me payer en tant que journaliste. Tous des grands journaux pourtant ! ». Gilles rentre alors comme formateur au CFJ où il a étudié et devient l’adjoint puis le responsable des relations internationales de l’école. A ce titre, il donne des cours à l’étranger (à Moscou, au Caire et au Liban notamment), accueille des étrangers en France et monte différents programmes sous financement du Ministère des Affaires étrangères dans le cadre d’une mission générale visant à assurer le rayonnement de la pensée française dans le monde. Il quitte le CFJ au bout de neuf ans alors que l’école connait une profonde restructuration : « A ce moment là, l’école était en train de couler. Elle venait d’être rachetée après avoir fait faillite deux fois. Son mode de gestion paritaire issu de la Résistance ne fonctionnait plus et elle a malheureusement fini par être rachetée par des marchands de soupe ». Gilles qui n’aime pas du tout le nouvel environnement de travail dans lequel il doit évoluer accueille avec soulagement la proposition que lui fait le Ministère des Affaires étrangères : prendre la tête du centre culturel de Ramallah en tant que chargé de coopération à l’ambassade de France, un poste qui requiert une solide connaissance du monde arabe en plus d’une bonne maitrise de la langue allemande dans la perspective d’une collaboration avec le Goethe-Institut.

La petite gestion de la diplomatie culturelle française

Gilles envisage sa nouvelle fonction de chargé de coopération à l’ambassade avec autant d’enthousiasme qu’il avait envisagé auparavant le journalisme et l’enseignement. S’il a enseigné au CFJ, il n’a pourtant jamais pu réussir à se faire coopter au sein du système universitaire français quand bien même sa thèse a été reçue avec les félicitations du jury. Qu’à cela ne tienne, la diplomatie culturelle l’agrée tout autant. Il est à l’époque bardé de certitudes quant à l’utilité du soft power. A Ramallah, la capitale administrative de fait de l’Autorité palestinienne, il va tenter de coordonner autant que possible l’action du centre culturel français dont il est à la tête avec le Goethe-Institut allemand. La mission dont il est chargé le motive d’autant plus qu’elle lui est confiée au moment même où les Français et les Allemands s’associent pour essayer de s’opposer à la Guerre en Irak. Il s’agit, par la culture et les bonnes pratiques, d’aider et d’encourager l’Etat palestinien à se structurer de façon indépendante, démocratique et vivant en paix avec son voisin israélien. Même s’il se souvient de formidables réalisations culturelles, force lui est aujourd’hui de constater l’échec total de la démarche. Sa mission suivante en tant que de chargé de coopération à l’ambassade de Sarajevo n’est guère plus concluante. Il s’agit ni plus ni moins d’aider la Bosnie-Herzégovine à se structurer pour rentrer dans l’Union européenne . « A chaque fois, il y avait de beaux enjeux. A chaque fois, j’y croyais. Et à chaque fois, j’ai vu l’étendue du désastre politique », se souvient-il un brin désabusé. Il est également frappé par la lourdeur administrative française, le manque de vision du ministère qui l’emploie et la petite gestion sans ambition des carrières de ses employés. Travailler avec des gens qui ne croient pas vraiment en ce qu’ils font et qui ne vivent que pour leur statut social et leur salaire de fin de mois ne l’enthousiasme guère. C’est le directeur des éditions Riveneuve qui va finalement l’aider à surmonter sa déception en lui proposant de diriger une collection.

Le 85 rue de Gergovie

Un éditeur introuvable

A l’origine de cette rencontre se trouve une autre frustration : celle qu’il éprouve quand, à l’instigation de quelques amis, il se met en tête de publier les chroniques qu’il écrivait au fil de l’eau lorsqu’il était en poste à Ramallah. Une fois rentré en France, il se met à la recherche d’un éditeur en activant son réseau personnel afin de rentrer en contact avec les meilleurs d’entre eux. Il se rend compte à cette occasion qu’écrire sur la Palestine est en France un peu tabou et que personne n’ose prendre de risque sur ce sujet précis. « J’ai bien sûr trouvé cela absolument scandaleux dans la mesure où je me trouvais complètement légitime à exprimer mon point de vue sur ce que j’avais vécu, s’insurge-t-il encore aujourd’hui. Mon témoignage était d’autant plus intéressant qu’il reflétait un point de vue franco-allemand et qu’il avait été écrit pendant une période marquée par la mort d’Arafat et qui s’achevait avec la négociation d’Annapolis censée être la négociation de la dernière chance. Il y avait donc beaucoup de choses à raconter. » Une réponse convenue de refus sanctionne chaque envoi de manuscrit. Seule une éditrice, qui avait publié par le passé un ouvrage de témoignage sur la Palestine, lui confie que cela lui a valu de nombreuses insultes et qu’elle ne tient pas à renouveler l’expérience. Il n’y a au final que le patron des éditions Riveneuve qui s’engage à le publier si sa recherche d’un éditeur n’aboutit pas. Ainsi naît la collection Jours tranquilles à … dont il va lui être confiée la direction après la publication de Jours tranquilles à Ramallah. Elle raconte la vie quotidienne dans des endroits dont on pourrait croire en écoutant les média mainstream qu’ils ont été désertés de toute vie et de toute animation. Ce concept original séduit de nombreux journalistes, diplomates et humanitaires et Gilles n’a aucun mal à recruter des candidats pour cet exercice de journalisme d’auteur. A Jours tranquilles à Ramallah succèderont ainsi Jours tranquilles à Kaboul, Jours tranquilles à Gaza, Jours tranquilles à Alger, Jours tranquilles à Tunis, etc., qui sont les chroniques de villes dans lesquelles la situation s’est dégradée et dont justement il importe de raconter l’évolution des jours les moins tranquilles. Gilles se prend si bien au jeu de l’animation de cette collection que son éditeur lui propose de prendre la relève de la maison d’édition. Il saisit cette occasion pour aller enfin au bout de ses envies et intuitions en restructurant, en rajeunissant et en féminisant les éditions Riveneuve et en les dotant de nouveaux locaux, d’un nouveau logo et d’un nouveau site internet qui actent du changement de cap de la maison. Quel meilleur atout que son remarquable parcours pour remplir la mission qu’il s’est donnée « d’aider modestement au rapprochement et à la compréhension des peuples » ?

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