Carine Petit : « Je suis restée la même personne libre et indépendante »

Après Florentin Letissier, candidat écologiste aux élections municipales de 2020 à Paris, c’est Carine Petit, Mme la Maire du 14ème arrondissement qu’on ne présente plus, qui a bien voulu accorder une interview d’une heure à Respect International. Nous la remercions très vivement de nous avoir fait l’honneur de sa confiance.

Respect International (RI) : Carine Petit, vous étiez une totale inconnue du grand public avant les élections municipales de 2014, quel bilan personnel et humain tirez-vous de ce premier mandat de Maire dans le 14ème arrondissement de Paris ?

Carine Petit : J’étais à vrai dire plus une inconnue des médias que du grand public. Lors de l’élection de 2014 qui m’a opposée au second tour à Nathalie Kosciusko-Morizet, la presse me présentait en effet comme « l’inconnue du 14ème arrondissement ». Pourtant, si à ce moment de ma vie j’ai voulu me présenter au poste de Maire du 14ème arrondissement, c’est que je ressentais que je bénéficiais déjà d’un certain capital de confiance de la part de ses habitants et que j’avais également réussi à fédérer. D’un point de vue personnel et humain, ces six années de mon mandat de Maire du 14ème ont été les années les plus denses, les plus intenses, les plus dures parfois également, que j’ai pu connaître dans ma vie. Etre maire est une fonction extraordinaire et merveilleuse pour laquelle on donne énormément de forces et d’énergie mais de laquelle on reçoit également beaucoup si ce n’est plus en retour. C’est d’ailleurs ce qui permet d’avancer. On reçoit de la force, de la motivation et de l’engagement de la part d’une multitude de personnes différentes : de son équipe bien sûr, mais également d’un(e) voisin(e), d’un(e) commerçant(e), des architectes qui travaillent sur les projets, des agents des services publics, des associations, des enfants qu’on rencontre dans les écoles, etc. Le soir de mon élection au poste de Maire, j’ai réalisé que j’allais penser au 14ème arrondissement tous les jours 7j/7 et 24h/24 dans la mesure où un maire se doit d’être disponible en permanence, et ça a effectivement été le cas. Et le lendemain de mon élection, mon fils m’a fait observer qu’il serait lui-même en mesure de s’exprimer sur mon travail de Maire à l’élection municipale suivante puisqu’il aurait dix-huit ans en mars 2020…

J’ai également été émue et touchée qu’on me fasse remarquer ce que je savais déjà à savoir que j’étais la première femme Maire du 14ème arrondissement. Encore aujourd’hui ça me touche quand on me le dit. Un autre moment très fort et marquant de mon mandat a été la tenue de minutes de silence au moment des attentats de 2015 qui nous ont tous bouleversés. J’ai ressenti intensément à cette occasion qu’en portant l’écharpe tricolore je représentais la République et tous les habitants du 14ème arrondissement. Au quotidien, je rencontre évidemment des personnes qui vivent des situations humaines très difficiles et qu’il faut soutenir et écouter. J’essaie bien sûr de répondre au mieux à leurs attentes tout en leur expliquant le projet politique global d’intérêt général que je porte et pour lequel je me bats. En matière de logement par exemple, s’il ne m’est pas possible de répondre à toutes les demandes particulières, je dois expliquer pourquoi je défends une politique de logement à loyer abordable. La confrontation avec cette multitude d’interlocuteurs m’a permis de moi-même beaucoup progresser. J’ai rencontré durant mon mandat des personnes vraiment extraordinaires dont j’ai pu découvrir les belles idées et mesurer l’étendue des compétences. Le travail de Maire est un travail d’équipe dans lequel je me sens parfaitement bien et très à l’aise. Je suis la capitaine d’une équipe d’élus qui travaillent pour 138.000 habitants et ça c’est vraiment génial ! Au final, ces six années auront profondément changé ma vie et la façon dont je la conçois au plan public comme au plan privé – même si je suis restée fondamentalement la même personne libre et indépendante.

RI : Dans quel état d’esprit se présente-on pour briguer un second mandat en 2020 ?

Carine Petit : Etre restée libre justement permet d’envisager très sereinement la situation. Le fait d’avoir un métier par ailleurs, que je peux retrouver du jour au lendemain [Carine Petit est attachée territoriale, NDLR], me permet de garder ma liberté de dire et d’agir et ça c’est bien sûr extrêmement important au moment de se poser la question de savoir si l’on va on non se représenter. Je me sens d’autant plus sereine que je me sens très bien entourée par une équipe soudée par une histoire et une aventure militante commune sur le territoire du 14ème arrondissement de Paris. Mais pour briguer un second mandat, il faut également se poser la question des valeurs que l’on défend et surtout la question de savoir si on a toujours la capacité, l’énergie et la force de proposer de nouveaux projets et de nouvelles perspectives à l’arrondissement pour les six années à venir et de convaincre de l’utilité et du progrès écologique et solidaire pour tous que peuvent représenter ces projets. Nous sortirons dans dix jours notre projet pour l’arrondissement qui détaillera l’ensemble de nos engagements pour la prochaine mandature. C’est bien la preuve que nous disposons de ces ressources-là.

RI : Vous parlez de combat pour les valeurs. Sentez-vous vos valeurs menacées par la politique actuelle du gouvernement et, de même que Martine Aubry, vous proposez-vous d’être une sorte de rempart contre cette politique ?  

Carine Petit : Je pense en tout cas que tous les citoyens en général et l’équipe d’élus locaux en particulier ont la capacité de montrer qu’il y a des alternatives possibles sur les questions d’écologie, de solidarité, de dynamique associative et de dynamique citoyenne. Et je pense que les élus locaux, notamment ceux qui se présentent pour les fonctions de maire, ont un rôle extrêmement important à jouer car c’est au niveau local que l’on doit définir les cadres qui autorisent la mise en place de ces idées et de ces solutions alternatives. Nous défendons pour notre part un modèle, un état d’esprit et un projet politique pour l’arrondissement en tous points différents des autres. Nous n’allons pas chanter les louanges des associations et du travail associatif et en même temps voter à l’Assemblée Nationale des mesures qui affaiblissent voire démolissent le tissu associatif, comme par exemples la suppression des emplois aidés ou la suppression des subventions pour les clubs sportifs. Nous n’allons pas non plus dire comme le candidat de LREM que nous allons donner 100.000 euros aux Parisiens pour devenir propriétaire. C’est un total contresens, un véritable non-sens même aujourd’hui, que de renvoyer les citoyens vers des solutions économiques individualistes. Comme le souligne Anne Hidalgo, les capitales mondiales et les grandes villes doivent être porteuses de solutions alternatives notamment en matière d’écologie. Cela d’autant plus que les partis politiques sont aujourd’hui très affaiblis. Nous devons plus que jamais être à l’écoute des associations, des collectifs citoyens et des mouvements de jeunesse comme par exemple la marche pour le climat où se situe aujourd’hui l’énergie vitale de la vie démocratique.

RI : Comment conjuguez-vous projets collectifs et contrainte budgétaire ? Certains pointent l’augmentation de la dette de la Ville de Paris sous la mandature Hidalgo.

Carine Petit : Un budget public doit être construit pour répondre à des objectifs d’intérêt général. Il faut nécessairement investir pour construire des logements et des équipements publics tels qu’un conservatoire ou une piscine, pour acheter des immeubles qui sont vendus à la découpe, pour refaire les trottoirs et les rues publiques, pour aménager des nouveaux jardins, pour ouvrir des crèches, pour améliorer la qualité des cantines scolaires, etc. Je crois également en des équipes fortes d’agents des services publics, disponibles et suffisamment nombreuses pour répondre aux besoins des services publics qui sont universels et auxquels tout le monde a accès. La Ville de Paris est une des villes les moins endettées de France. On ne parlerait même pas de l’endettement de la ville si la dotation de l’Etat au budget de la Ville de Paris n’avait pas baissé de moitié depuis 10-15 ans. Et il faut également se poser la question primordiale de la dette écologique et sociale. C’est à ces enjeux-là que nous voulons répondre. Dans quel état serait la Ville de Paris aujourd’hui si l’on avait dû renoncer aux projets d’investissements que j’ai listés tout à l’heure ? Je crois personnellement beaucoup à l’action politique et à l’action publique.

RI : Quelles sont dans le 14ème arrondissement les réalisations qui ont été menées à leur terme dont vous êtes la plus fière ?

Carine Petit : Quand je reprends nos engagements de 2014, exceptée la Place Denfert Rochereau, tous ont été réalisés. C’est déjà un motif de fierté et de grande satisfaction. Nous sommes également tout particulièrement fière des décisions prises pour la construction du conservatoire à l’emplacement qui a été choisi pour le faire. S’agissant de la Place Hélène et Victor Basch (place Alésia), nous sommes allés de l’avant et nous n’avons rien lâché notamment sur la place de la voiture. C’est une première avancée. Et nous avons assumé de faire un premier pas vers une avenue du Général Leclerc différente avec une priorité pour les bus, pour les piétons et pour les vélos. Nous avons été également particulièrement heureux d’avoir réouvert Saint-Vincent de Paul à la ville et à la vie et de lui avoir redonné une vocation partagée avec tous ceux qui ont voulu s’y investir. Plus généralement, nous sommes fiers d’avoir soutenu de très nombreuses initiatives et aussi d’avoir été à l’écoute des avis parfois divergents qui ont pu s’exprimer. Nous avons toujours pris tout le temps nécessaire pour la concertation et pour essayer de convaincre sur nos projets avant d’assumer nos arbitrages.

RI : Avez-vous des regrets ?

Carine Petit : Non, je n’ai pas de regrets particuliers. Peut-être quand même celui de n’avoir pas réussi à répondre aux personnes en situation de mal-logement et celui de n’avoir pas toujours eu le temps de répondre à tous les messages qui m’étaient adressés par mail. Nous avons en tout cas toujours eu la franchise et le courage de la pédagogie, d’expliquer pourquoi les choses ne pouvaient pas avancer plus rapidement, quelles étaient les différentes possibilités offertes, etc. Nous avons toujours eu ce dialogue et cette qualité d’écoute avec les habitants du quatorzième arrondissement.

RI : Sur quels projets particuliers et dans quels domaines allez-vous concentrer vos efforts si vous êtes réélue en 2020 ?

Carine Petit : La première page de notre futur projet actuellement en cours de relecture insiste sur la nécessité de continuer nos efforts pour donner la capacité de vivre à Paris. Nous voulons donner au plus grand nombre l’envie et aussi bien sûr la possibilité de vivre dans la capitale en en augmentant l’accessibilité. A ce sujet, la question de l’habitat est encore la priorité des priorités : pouvoir habiter dans le quatorzième arrondissement de Paris et pouvoir habiter Paris. Il faut pour cela avoir une politique très offensive sur le logement qui passe par la réhabilitation des immeubles et la réhabilitation et l’entretien du parc social actuel dont la part est d’ailleurs importante dans notre arrondissement puisqu’on se situe à plus de 25%, ce que nous assumons totalement. Mais il faut réaffirmer avec nos bailleurs la priorité de la qualité de vie dans les logements. Nous avons à cet égard deux projets importants et prioritaires qui concernent les immeubles en briques de la Porte Didot et de la Porte d’Orléans. Il faut également poursuivre nos efforts en matière d’entretien et d’amélioration de l’espace public. Denfert Rochereau sera bien évidemment un projet important. Nous allons décliner la thématique « Habiter ma rue, ma place, notre espace commun », définir les moyens par lesquels on peut rendre l’espace public plus apaisé et plus sécure pour les piétons et pour les gens qui s’y déplacent en transports en commun. Avec un effort encore sur la  végétalisation qui est un domaine sur lequel nous avons appris beaucoup et où il y a une forte attente. Nous allons par ailleurs réaliser le Quartier Saint-Vincent de Paul avec notamment une nouvelle école. Nous allons également travailler à ouvrir, partager et mutualiser des espaces dans des rez-de-chaussée pour augmenter le champ des possibles pour les associations et les échanges autour des activités culturelles et sportives. Sans oublier d’insister sur la solidarité en instaurant la gratuité des transports jusqu’à dix-huit ans et en prévoyant le maintien des bas tarifs pour les cantines. Autre thématique que nous aimerions développer à l’avenir : celle de la Ville du Quart d’Heure. Autrement dit, faire en sorte d’aménager l’espace public pour que tout le nécessaire (école, lieux de santé, commerces de proximité, services publics, activités en commun, etc.) soit disponible à proximité de l’endroit où l’on habite. C’est déjà souvent vrai dans le 14ème arrondissement de Paris où certains quartiers sont de vrais villages et qui est un arrondissement chaleureux où les habitants se connaissent. Il nous faut absolument préserver cette identité. 

RI : Votre liste rassemble des forces politiques assez disparates. Est-il toujours facile dans ces conditions de rassembler sur les projets envisagés ?

Nous avons le rassemblement le plus important pour le premier tour. Il peut paraître classique car réunissant les partis politiques traditionnels (le Parti Socialiste, le Parti Communiste, etc., avec certes un nouveau parti comme Génération.s). Mais nous sommes également rejoints par des très belles personnalités parisiennes et de l’arrondissement qui ne sont pas des personnalités politiques mais qui partagent notre projet et notre manière de faire et d’agir. Leur engagement en faveur de notre liste n’est pas du tout anodin. Nous avons également essayer d’intégrer sur notre liste des personnes d’une nouvelle génération du 14ème arrondissement : des gens qui ont grandi ici et qui ont fondé des choses, qui ont mis en place des projets qu’ils soient associatifs, sportifs ou culturels ou qui se sont engagés dans la démocratie participative et la vie citoyenne de notre arrondissement sur des sujets comme par exemple le handicap. Nous allons évidement leur faire une grande place sur notre liste. Notre rassemblement est, c’est vrai, un grand rassemblement mais il est politiquement très cohérent sur les valeurs que nous défendons comme sur le projet. Les électeurs et les électrices feront de toute façon leur choix au premier tout où il est légitime que toutes les sensibilités s’expriment. Il s’agira bien sûr, sur la base de la photographie des sensibilités exprimées au premier tour, de rassembler plus largement encore au second tour pour gagner l’élection.

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