Xavier Braud ou le droit au service de l’idéal

J’ai rencontré Xavier Braud au début des années 90 à un carrefour de ma vie alors que j’étais inscrit en licence de droit public à la Faculté de droit et de science politique de Rennes. C’est en licence que les étudiants de droit décident de leur trajectoire professionnelle en choisissant de se spécialiser en droit privé ou en droit public. C’est aussi à cet âge que se dessinent les véritables  personnalités des individus et celle de Xavier était déjà bien formée, qui exprimait toute la force de l’idéal qui l’habitait. La mienne était bien trop faible pour que je ne sois pas gagné par le cynisme de l’époque et c’est pourquoi j’ai décidé de redoubler mon année de licence en droit des affaires. Trente ans plus tard, à l’heure où chacun tire un premier bilan de sa vie, force est de constater que ce n’est pas l’arriviste qui a eu raison de l’idéaliste. Hommage très sincère du vice à la vertu.

Une enfance rennaise et un éveil très précoce à l’écologie 

Xavier Braud est né à Rennes en 1966 et il y passera toute sa jeunesse jusqu’à ses vingt ans. Il se plait tellement dans sa ville natale dont il apprécie la vigueur de la vie associative qu’il n’imagine pas devoir la quitter un jour. Encore tout jeune, il rencontre près de chez lui au marché de quartier du jeudi « Les Amis de la Terre » et fait la connaissance d’Yves Cochet à qui il achète ses premiers autocollants de militant écologiste dont il décore sa chambre. Un peu plus tard, c’est avec « La Maison de la Consommation et de l’Environnement » (MCE) qu’il prend attache. Il se souvient que dès l’âge de huit ans, dans le cadre de l’élection présidentielle de 1974 à laquelle s’intéressent de très près ses parents, il est personnellement frappé par le discours de René Dumont, premier candidat à se présenter sous l’étiquette écologiste : « René Dumont a vraiment été pour moi une révélation et un choc. Il annonçait déjà des temps difficiles. Je l’ai trouvé très convaincant et son discours m’a longtemps porté ». La première action écologiste militante de Xavier remonte au collège quand il organise une vente de papier recyclé auprès de ses petits camarades. Il se souvient également avoir fait le mur du domicile familial pour assister aux réunions publiques organisées par les opposants à la construction du site nucléaire de Plogoff. Il participe avec ferveur à toutes les manifestations anti-nucléaires qui se tiennent à Rennes et convainc même ses parents de participer avec lui à une immense manifestation sur site. Cela ne l’empêche pas de poursuivre de brillantes études au collège et surtout au lycée Chateaubriand de Rennes où il obtient son baccalauréat D avec la mention très bien. Il aurait pu, s’il l’avait voulu, emprunter la « voie royale » de la filière C qui alimente habituellement les classes prépa des meilleurs éléments d’une génération. Mais Xavier n’est pas fait du même bois que celui des arrivistes ordinaires et s’il se destine vaguement à l’époque à la profession d’avocat, c’est bien plus pour « défendre la veuve et l’orphelin » que pour faire carrière dans les affaires. C’est profondément un idéaliste que l’injustice insupporte et qui fond en larmes en regardant à la télé un film consacré à « Sacco et Vanzetti ».

Un étudiant très investi dans l’associatif

Très centré sur ses études pendant ses années lycée, Xavier va retrouver du temps libre à la faculté pour s’investir dans l’associatif. Il choisit de s’inscrire en droit sans avoir trop d’idées précises sur son devenir professionnel : sans doute un peu parce qu’il s’intéresse à la politique au sens large, sans doute un peu également parce qu’il est déjà en terrain connu dans la mesure où son père, Philippe Braud, est un éminent professeur de science politique. Pour son entourage familial immédiat, ce choix est en tout cas plus traditionnel et « classique » que celui de son frère aîné qui a décidé de continuer ses études scientifiques en faisant médecine. Xavier garde de plutôt bons souvenirs de ses années passées à faculté de droit de Rennes. Je me rappellerai personnellement toute ma vie du jour où il a osé interpeller le Professeur Georgel en plein amphi parce que ce dernier n’en finissait plus de digresser pendant ses cours censément consacrés à l’histoire des idées politiques. Son intervention fut copieusement huée par les étudiants présents qui étaient quant à eux trop contents de laisser le professeur cabotiner en pensant que c’était autant de moins à réviser à la fin de l’année. Tel est Xavier : consciencieux, sérieux, studieux et pas cynique pour un sou. Trente ans plus tard, il s’étonne d’ailleurs toujours de la réaction des étudiants qu’il n’avait au demeurant pas du tout anticipée… Plutôt que rêvasser et traîner dans les cafés comme l’auteur de ces lignes, Xavier potasse ses cours de droit et devient un membre très influent de l’ACEDER, l’association culturelle des étudiants de droit de Rennes qui organise chaque semaine la projection de films de cinéma. Sous son impulsion, l’association promeut un cinéma à la fois moins classique et plus engagé : un festival de films africains est ainsi créé et des soirées débats sont organisées avec le CRIDEV de Rennes qui œuvre pour le développement harmonieux des pays du Tiers-monde. Sa fibre écologiste continue par ailleurs de s’exprimer hors des murs de la faculté puisqu’il met en place à la « Maison de la Consommation et de l’Environnement »  des permanences juridiques en droit de l’environnement destinées au grand public et aux associations qui souhaitent en bénéficier. Cette dernière expérience est pour lui très importante car elle fait pour la première fois le lien entre ses connaissances juridiques et la défense de l’environnement à laquelle il est bien sûr très sensible. Il a aussi l’occasion de rencontrer de nombreux militants Verts au Centre d’Information sur l’Energie et l’Environnement (CIELE) qui est l’association abritée par la MCE avec laquelle il collabore le plus souvent. C’est à eux qu’il se joindra pour participer à un petit groupe de travail chargé du secrétariat des élus d’opposition écologistes (dont fait partie Yves Cochet) lors de leur entrée au conseil municipal de Rennes en 1989. C’est également avec eux qu’il fera front quelques années plus tard contre le projet de métro porté par le maire socialiste Edmond Hervé en proposant la solution alternative du tramway.

Spécialisation en droit de l’environnement et premiers pas à Manche Nature

Pendant son année de licence, Xavier est toujours tiraillé entre son goût pour les activités culturelles et ses préoccupations écologistes. Il a l’occasion de choisir l’enseignement optionnel du droit de l’environnement pour la première fois en maitrise de droit public et c’est dans cette matière qu’il va finalement décider de se spécialiser en troisième cycle. Son dossier universitaire bardé de mentions lui ouvre sans difficulté les portes du DESS dédié de Strasbourg. C’est pour lui l’occasion de compléter sa formation et aussi de découvrir de nouveaux horizons tout en se confrontant à un sympathique groupe de jeunes juristes avec lesquels il partage de bons moments. Pour valider son année, il effectue un stage d’application à Caen en Basse Normandie au Groupement Régionale des Associations de Protection de l’Environnement (GRAPE) avec le personnel duquel il ne se sent pas complétement en phase. Mais c’est l’occasion pour lui d’être mis en contact avec l’association Manche Nature dont les adhérents plus radicaux et plus entreprenants le séduisent beaucoup. Il s’attache à ce point à eux qu’il frappe à la porte de l’association à l’issue d’une première courte expérience salariée au GRAPE. Malheureusement, la dynamique petite structure n’a pas les moyens financiers de rémunérer un juriste. Qu’à cela ne tienne, Xavier travaillera pour elle en échange du gîte et du couvert en espérant que les actions judiciaires qu’il entreprendra suffiront à terme à financer son emploi. C’est le début d’une très belle aventure à laquelle il participe avec tout l’enthousiasme et l’énergie de la jeunesse. Pour se former au métier de juriste associatif, il s’appuie à la fois sur les conseil d’un avocat rencontré au GRAPE et sur ceux d’autres associations écologistes qui l’aident à établir des modèles de recours. Le service juridique de Manche Nature que Xavier a mis en place ne tarde pas à rencontrer ses premiers succès devant les tribunaux administratifs et judiciaires mais cela ne suffit malgré tout pas pour permettre à son juriste de gagner un SMIC. Un plan de secours est d’autant plus nécessaire que Xavier a rencontré Bénédicte qui va devenir sa femme.

La bouée de sauvetage de l’université

Raphaël Romi, professeur de droit à Nantes, lui conseille alors de se lancer dans la rédaction d’une thèse. Par ce biais, Xavier peut envisager de devenir avocat en évitant l’examen d’entrée au CRFPA. Ce serait le moyen pour lui de se sentir sur un pied d’égalité avec les avocats qu’il affronte au tribunal et qui souvent le traitent avec condescendance. C’est aussi le moyen de renouer avec le milieu universitaire qu’il a perdu de vue. Il choisit un sujet de thèse en lien avec son activité : « Le rôle des associations dans l’évolution du droit de l’environnement ». Parallèlement, il candidate à un poste de chargé de travaux dirigés à faculté de droit de Vannes-Lorient et se lie pour deux ans avec l’Université de Bretagne Sud. Il parvient à finaliser sa thèse entre les aller-retours Caen-Vannes et la naissance de sa fille Amélie. Pas de chance, c’est à Lyon qu’il est recruté à la rentrée 1999 pour son premier poste de maitre de conférences qui suit sa soutenance de thèse. Toute la famille doit déménager à l’autre bout de la France en laissant attaches locales et travail derrière soi. Même s’il est le fils du doyen de Paris I Sorbonne, Xavier est très intimidé par son nouvel environnement de travail : il se sent tout autant écrasé par le prestige des locaux XVIIIème du 15 quai Claude Bernard que par le sérieux des sommités du droit qui y officient. Il va y enseigner pendant sept ans non seulement le droit de l’environnement mais aussi les libertés fondamentales et le droit constitutionnel. L’attente de la mutation qui le fera revenir dans l’ouest ne l’empêche pas de continuer à vivre à fond son engagement associatif écologiste aussi bien à distance (puisque le contentieux administratif se fait par écrit) que lors de déplacements en Normandie (pour les audiences judiciaires et les réunions du bureau de l’association) « A l’époque j’étais jeune et plein d’énergie. Je me couchais tard et je me levais très tôt. C’est quelque chose que je ne pourrais plus faire aujourd’hui, se rappelle-t-il un brin nostalgique.

Les combats victorieux de Manche Nature et de la FNAUT

Le travail associatif de Xavier lui procure d’énormes satisfactions puisque Manche Nature gagne quantité de procès. Sa tâche est d’autant plus exaltante qu’il a tout à faire au pôle juridique de Manche Nature. Les autres adhérents de l’association qui ne connaissent pas le sujet lui font entièrement confiance et il se retrouve la plupart du temps en première ligne sur les dossiers qu’il défend. A la plus grande satisfaction de tous, de nombreux milieux naturels sont ainsi sauvés et, cerise sur le gâteau, l’argent rentre dans les caisses de l’association. A partir de l’année 2000, Xavier s’investit parallèlement et de façon complémentaire auprès de la Fédération Nationale des Associations d’Usagers des Transports (FNAUT) dans le but d’engager des recours contre les déclassements de voies ferrées désaffectées. Il y a en la matière une véritable stratégie juridique à mener qui embarrasse à l’époque beaucoup la SNCF avec laquelle il est amené à négocier pour la contraindre à modifier ses pratiques en vue de la  préservation de certaines voies susceptibles de réouverture. En 2006, Xavier obtient enfin sa mutation à Rouen qui va considérablement le rapprocher de Manche Nature. Il continue à s’investir à fond dans cette association tout en accomplissant de façon presque secondaire son travail à la faculté, jusqu’à ce qu’il soit conduit à porter sa candidature à la direction du département Droit. Son élection à ce poste à responsabilités l’amène à réduire la voilure sur le terrain associatif et à plus s’engager au plan universitaire. Grâce à l’argent des nombreux procès gagnés, Manche Nature va pouvoir recruter en 2008 une jeune juriste pour le remplacer. Xavier voit ainsi réalisé son rêve par procuration. Se considérant lui-même un peu usé par l’activité associative, il souhaite prendre du recul pour se consacrer à son métier universitaire et ne plus intervenir que comme le « vieux sage » vers lequel on se tourne lorsqu’on a besoin de prendre conseil.

Quelques mots sur le sacerdoce du militantisme écologiste

Les idéalistes et les avant-gardistes ont généralement la vie dure et très rares sont ceux qui, armés de leurs beaux principes, font fortune en consacrant leur vie à la défense de l’environnement. Xavier Braud ne fait pas exception à la règle, qui a aujourd’hui renoncé à devenir professeur d’université après avoir tenté à deux reprises le concours d’agrégation et essayé sans plus de succès d’emprunter « la voie longue » réservée aux maitres de conférence qui justifient d’une ancienneté suffisante. Sans doute paie-t-il le prix d’avoir choisi de faire une thèse militante plutôt qu’un travail purement académique et de préférer l’enseignement des règles concrètes du droit plutôt que disserter sans fin sur le sexe des anges. Aujourd’hui retiré de la vie associative qu’il a contribué à structurer en publiant au début des années 2000 « Protection de l’environnement : guide juridique à l’usage des associations », il n’en est pas moins toujours très actif au niveau universitaire puisque son « Cours de droit administratif général » destiné aux étudiants de licence de droit ainsi qu’aux étudiants du CRFPA et aux candidats à l’ENM a été publié aux Editions Gualino en septembre 2017. C’est bien la preuve, s’il en était besoin, qu’il sait également quand cela est nécessaire respecter les formes les plus classiques des travaux universitaires.  Adopter un regard critique sur le droit positif, les décisions du Conseil d’Etat et les fondements de notre société productiviste doit-il nécessairement être sanctionné par la non-reconnaissance des mérites personnels ? Je souhaite dans tous les cas à mon ami Xavier une fin de carrière heureuse comme Maître de conférence HDR à l’université de Rouen Normandie en gardant bien en tête qu’ « On ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nombre d’années, on devient vieux parce qu’on a déserté son idéal. Les années rident la peau, renoncer à son idéal ride l’âme » (Douglas MacArthur).

Yann Boutouiller.

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