Quand l’énergie devient art (Roland Erguy, professeur de Tai-Chi et artiste sculpteur)

« Respect international » creuse résolument son sillon dans le Village Pernety et le site de l’association reçoit aujourd’hui les visites de plus en plus nombreuses des habitants du Quartier tout à la fois curieux et émus d’en découvrir ou redécouvrir les acteurs et les lieux les plus pittoresques. Cette semaine, c’est Colette qui nous a contactés après avoir lu quelques-uns des articles publiés sur notre blog pour nous mettre sur la piste de Roland Erguy, professeur de Tai-Chi et artiste sculpteur.

« Technique de boxe du faîte suprême » : le Tai-Chi, entre art martial et gymnastique de santé

Roland Erguy est né à Paris en 1952 d’un père basque et d’une mère d’origine italienne. A l’issue de ses études secondaires au lycée Chaptal, il décroche un diplome d’imprimeur avant de partir faire son service militaire. Il rentre ensuite par concours à la Mairie de Paris au sein de laquelle il va faire toute sa carrière dans l’imprimerie et la décoration florale. En parallèle de ses activités professionnelles, Roland pratique dès le plus jeune âge différents sports dont notamment le judo qui le sensibilise à l’importance de la maitrise de l’équilibre du corps et de son centre de gravité. Il découvre le Tai-Chi avant même de partir à l’armée mais lui préfère pendant plusieurs années d’autres activités plus « dynamiques » comme la voile, la danse, le théâtre, etc. Son partenaire de théâtre l’amène à reconsidérer son appréciation de départ et le remet sur la voie du Tai-Chi en l’initiant à ses principes de base. C’est le déclic qui le poussera à se rendre à la fédération de la rue de Babylone pour y pratiquer pendant quatre ans cet art martial chinois « interne » et obtenir un diplôme de formateur grâce auquel il pourra enseigner la discipline dans plusieurs centres de quartier. Roland transmet la forme yang du Tai-Chi qui est sa forme la plus courante en Chine. Tai-Chi signifie textuellement « technique de boxe du faîte suprême ».  C’est un art martial autant qu’une gymnastique de santé et un travail psychique et spirituel autant que corporel puisqu’il fait fonctionner en même temps le corps et l’esprit. Le Tai-Chi a pour objet le travail de l’énergie appelée chi et consiste en un enchainement de mouvements circulaires et réalisés à la même vitesse qui ont été codifiés dans les années vingt. Ceux qui le pratiquent se concentrent sur le maintien du corps, du souffle, du centre de gravité du corps et sur l’enracinement du poids du corps vers le sol. Roland est intarissable sur les bienfaits physiques, psychiques et spirituels de la discipline qu’il enseigne et il pourrait également disserter pendant des heures sur les origines de cette pratique chinoise ancestrale et les principes du Tao qui la fondent. Il insiste sur le fait que tout le monde, quel que soit son âge, peut pratiquer le Tai-Chi pour son plus grand bénéfice. Il réunit actuellement tous les jeudis dans le cadre d’un cours d’une heure trente délivré dans la salle municipale polyvalente du 12 rue du Moulin des Lapins à Paris 14ème une dizaine de personnes très motivées dont Colette et quelques autres habituées constituent le noyau dur. Le cours est divisé en plusieurs séquences complémentaires : le travail du plexus et de la respiration qui se fait essentiellement au sol ; ensuite, les mouvements de yoga tibétain et les exercices d’étirement du corps ; enfin, le Tai-Chi proprement dit qui n’est ni plus ni moins qu’une méditation en mouvements. Roland nous en fait une démonstration d’un quart d’heure à l’issue de notre entretien dans le petit jardin public de la ZAC Didot qui jouxte la Place de la Garenne. Il enchaine devant nous sur fond de musique chinoise une série de mouvements aux noms très évocateurs (« caresser la queue de l’oiseau », « le simple fouet », « coup de pied en diagonal », « comme un éventail », « la grue blanche déploie ses ailes », « mouvoir les mains comme les nuages », « la fille de Jade tisse et lance ses navettes aux quatre coins de l’horizon », etc., etc.). Le dépaysement est garanti !

La sculpture conçue comme projection du centre de gravité du corps sur les matériaux

« Chercher l’assise et le centre de gravité dans une sculpture », tel est le projet de Roland, professeur de Tai-Chi côté cour(s) et artiste-sculpteur côté jardin. Roland ne puise pourtant pas uniquement son inspiration dans la discipline qu’il enseigne à titre bénévole. Il capitalise également sur son expérience professionnelle à la Mairie de Paris dans les secteurs de l’imprimerie et de la décoration florale. Car tandis que l’imprimerie le familiarise avec la calligraphie et la gravure, la décoration florale lui ouvre les portes de la création artistique ainsi que celles de l’Opéra Garnier, du Palais des Congrès, du Musée Galliera et de mille autres lieux plus somptueux encore. Ses premières sculptures sont celles toutes végétales qu’il conçoit dans le cadre de son métier d’horticulteur. On retrouve dans celles qu’il réalise aujourd’hui (en métal ou en pierre) les arrondis du Tai-Chi et les traces d’une véritable réflexion sur l’équilibre du corps. Qu’il est loin le temps où son professeur lui reprochait d’être « un homme du siècle passé » au regard du caractère un peu figé de ses premières tentatives dans l’art figuratif ! Sa production actuelle est à ce point diverse que Roland a intitulé sa récente exposition « Abstractions » pour englober toutes ses œuvres sous un concept unique. Certaines cultivent le contraste entre le lisse (métal) et le brut (pierre) ; d’autres (comme, par exemple, « Le touareg ») sont réalisées avec du chiffon enduit de plâtre. Roland a bien sûr exposé à la Galerie du Montparnasse qui dépend de la Mairie de Paris dont il a longtemps été l’employé mais également à la Galerie Everarts de la rue d’Argenson après qu’il a été remarqué par certains amateurs d’art. Il y a d’ailleurs laissé un des seuls grands formats qu’il a réalisés dans sa vie faute de place pour le stocker personnellement… Mais pour Roland, l’inspiration est toujours là, qu’il puise dans le Tai-Chi mais aussi ailleurs, pour produire des œuvres originales qui expriment la sérénité et l’équilibre qu’il veut faire partager chaque jeudi à celles et ceux qui le souhaitent dans le cadre de son enseignement.

 

« AS de Coeur à Paris », les expositions cousues main de Patricia Michel

Copyright Orélie Grimaldi

Il y a des personnes qui poussent le don de soi jusqu’à s’oublier systématiquement elles-mêmes. Il a ainsi fallu qu’une artiste se désiste pour que Patricia Michel décide de présenter ses propres créations en 2017 dans le cadre de « Vibrations Textiles », l’exposition qu’elle organise au mois d’août à la Galerie du Montparnasse dans le 14ème arrondissement de Paris. Plus habituée à s’effacer derrière les autres qu’à se mettre en avant, elle a quand même bien voulu nous accueillir chez elle rue des Plantes pour nous parler d’elle et des activités de l’association « AS de Cœur » qu’elle a créée avec une amie en 2014.

Une spécialiste de l’organisation d’évènements sur mesure

Patricia Michel est née en 1966 à Bourg-en-Bresse dans l’Ain et a grandi près de  Tours à l’Ecole Normale d’Instituteurs dont son père était agent administratif à l’intendance. Elle garde un souvenir extraordinaire de ce lieu en pleine nature où elle apprend la vie en communauté au milieu des élèves-instituteurs. Même si elle baigne dans le milieu socio-éducatif, Patricia connaît une scolarité difficile, redouble plusieurs fois et ne parvient pas à obtenir son baccalauréat. L’atmosphère familiale lui pèse à ce point qu’elle décide de quitter le domicile de ses parents le jour de ses dix-huit ans. C’est le début d’une vie un peu chaotique et décousue qui la voit multiplier les expériences professionnelles. Elle aime à s’en rappeler les plus belles dont un séjour de huit mois à l’Ile-de-Groix où elle travaille comme serveuse dans un hôtel-restaurant. Elle rencontre à Paris le père de son fils avec lequel elle tient quelques temps un restaurant près de Montpellier. Puis elle revient s’installer dans la capitale avec son enfant. Pour fuir les « horaires de dingues » du secteur de la restauration, elle entreprend une formation professionnelle pour devenir agent de voyage. Par chance, celle-ci débouche sur un emploi au siège d’American Express et elle va pouvoir bénéficier pendant cinq ans de conditions de travail privilégiées qui lui permettront notamment d’effectuer des voyages de reconnaissance pour le compte de la riche clientèle de la société. A l’issue de cette période de travail, elle a la possibilité grâce au FONGECIF de passer un master de marketing à l’ESSEC. C’est l’occasion pour elle de s’intéresser dans le cadre de son mémoire aux impacts d’internet sur le développement du secteur du voyage d’affaire. Sa formation achevée, Patricia a le cran de se lancer en free lance dans l’évènementiel. Elle propose aux grandes entreprises la préparation sur mesure de leurs séminaires ou évènements en France et à l’étranger en faisant intervenir des artistes ou des artisans pour les animer. Patricia est intarissable à l’évocation des beaux souvenirs que lui inspire cette période de sa vie au début des années 2000. Elle pourrait en parler pendant des heures tant sont nombreuses les images d’évènements somptueux qui se bousculent dans sa tête. Elle finit par passer le flambeau au bout de dix ans en formant à son métier celles et ceux qu’elle va pousser à sortir des sentiers battus et des circuits classiques de l’organisation d’évènements. Elle laisse le témoignage de son enthousiasme pour son activité professionnelle dans un premier guide pour les éditions Parigramme intitulé « Organiser une fête à Paris » et dans quatre autres petits guides publiés aux éditions First dont l’absolument indispensable « Paris des amoureux ».

« Peace and Love ! » Le dire avec des fleurs
Coupons de tissus Fleurs artificielles Récupération
2018 – Copyright Patricia Michel

« Faiseuse de liens » au service des artistes du 14ème

Qu’est-ce qu’organiser des évènements sinon mettre en relation différentes personnes pour leur faire partager de nouvelles expériences ? De l’évènementiel à la médiation socioculturelle il n’y a qu’un pas que Patricia franchit sans complexe au début des années 2010 en faisant sienne la maxime de Sénèque : « Pendant que nous sommes parmi les hommes, pratiquons l’humanité ». Elle travaille pendant deux ans à la Régie de Quartier du 14ème à la Porte de Vanves où elle rencontre Carine Petit, chargée du quartier politique de la ville et future maire d’arrondissement. Elle prend un plaisir énorme à son travail réalisé au contact de la population et des associations locales dont la Compagnie Bouche à Bouche qui fait intervenir toutes sortes de publics autour d’activités théâtrales. Sa mission obtenue dans le cadre d’un contrat aidé consiste à développer la mise en lien et en réseau des actions socioculturelles et artistiques de ce quartier populaire de Paris. Tout n’est pourtant pas rose dans l’associatif et sa politique d’ouverture aux autres n’est pas toujours comprise de tous. C’est pourquoi elle décide de fonder avec une amie sa propre structure associative destinée à organiser et soutenir des actions artistiques et culturelles à destination de tous publics : c’est la naissance en 2014 d’AS de Cœur à Paris. La première initiative de la nouvelle association va consister à créer le « Salon des Artistes Seniors du 14ème » que Patricia entend rattacher à la « Semaine bleue », une manifestation annuelle consacrée depuis 1951 aux retraités et aux personnes âgées. Elle se démène pour réunir tous les ans dans le cadre d’une même exposition des artistes seniors de l’arrondissement (peintres, sculpteurs, etc.) venus de tous les horizons. On y retrouve ainsi des représentants de l’atelier d’arts plastiques de la résidence des Paralysés de France de la rue Lebouis ou bien des représentants d’autres ateliers d’art thérapie. Car le souci constant de Patricia est le mélange des genres et la confrontation d’individualités et de publics différents. Pour assurer le succès de cette manifestation qui ne s’est jamais démenti depuis 2014, elle a jusqu’à présent pu bénéficier du soutien logistique sans faille de la Mairie du 14ème. Le deuxième évènement majeur de la vie d’AS de Cœur est l’exposition collective « Vibrations textiles » qui a lieu depuis 2017 au mois d’août à la Galerie du Montparnasse. Le même souci d’éclectisme préside à cette seconde manifestation qui réunit trente artistes plasticiens autour du textile et qui mêle dès l’origine autant du conventionnel (tapisserie, broderie, patchwork) que du singulier (latex, fibres métalliques, broderie avec des cheveux). L’association organise également ponctuellement des expositions individuelles pour les artistes qui sont les coups de cœur d’AS de Cœur. Bonne nouvelle : oubliant enfin de s’oublier, Patricia présente elle-même depuis peu ses propres œuvres et travaille d’arrache-pied sur ses prochaines expositions dont « Tam-Tam » qui se tiendra au mois de mai au café « La Commedia » au 51 rue Boulard dans le 14ème arrondissement. Au menu : de nombreuses créations textiles confectionnées à partir de chutes de wax (tissu africain) qu’un ami lui a ramenées du Cameroun.

Cliquez ici pour accéder à la page Facebook d’AS de Cœur à Paris.

Dominique Cros, la modernité dans la tradition

« La louve du Louvre », 97x162cm, huile sur toile

Comme tous les artistes authentiques, Dominique Cros n’est jamais où on l’attend car elle ne trouve sa place nulle part. Sa vie est une remise en cause permanente et son parcours une quête perpétuelle d’autres mondes et d’autres réalités. Elle a pourtant connu la célébrité aux Etats-Unis au début des années 90 avec ses planches de dessins de tatouages et un grand succès en France au cours des années 2000-2010 avec sa peinture. Elle se verrait bien aujourd’hui créer et administrer une école ou un centre d’accueil dans un coin perdu de France. Pour l’heure, c’est toujours Paris qui est la source de son inspiration. Elle a bien voulu nous recevoir dans son atelier du 14ème arrondissement où elle a depuis peu élu domicile.

Pionnière du tatouage en France

Dominique Cros est une artiste autodidacte qui ne se souvient pas avoir jamais cessé de peindre : « J’ai peint depuis toute petite, toute gosse, et c’est toujours resté ». De l’école d’art de Cergy-Pontoise où elle passe deux ans après avoir obtenu son Bac ne lui restent que quelques notions sur l’utilisation des couleurs et quelques bases de psychologie et de communication. Mais l’approche très contemporaine de l’art qui est celle de l’école ne lui convient pas du tout. Dès l’âge de vingt-et-un an, elle préfère voler de ses propres ailes en filant avec son ami bassiste à New York où elle commence par réaliser des affiches et des logos pour les groupes de rock de Manhattan. A son retour en France un an plus tard, elle devient illustratrice de revues et de manuels scolaires pour les éditions Belin, puis peintre décoratrice pour les studios de télévision d’Antenne 2. « J’étais archi-timide à l’époque et j’ai voulu travailler dans la restauration pour me débloquer un peu. Au contact de mes clients étudiants, je me suis rendu compte que les études c’était pas mal. Alors j’ai passé un DUT de gestion. Je voulais comprendre ce qu’il se passait autour de moi car je planais complet. » Entre 1983 et 1986, Dominique est assistante de gestion chez Bull et profite de son temps libre pour dessiner. Elle se spécialise dans les planches de tatouages et acquiert une grande notoriété outre-Atlantique pour son travail qui sera primé plusieurs fois aux Etats-Unis : « J’étais super connue à l’époque et j’étais dans tous les magazines de tatouage internationaux au début des années 90 », se rappelle-t-elle. En France, c’est une pionnière dans ce domaine. Elle ouvre plusieurs studios de tatouage à Castelnaudary, la ville dont elle est originaire, ainsi qu’à Nîmes et à Marseille. Le 4ème RE, le régiment de formation de la Légion étrangère stationné à Castelnaudary, lui fournit une bonne partie de sa clientèle. Mais elle reçoit également la visite de personnes venues de tous les pays dont notamment des japonais qui ont vent de son savoir-faire. Elle aime ces rencontres avec des gens venus de tous les horizons qui lui racontent leur vie et lui ouvrent l’esprit. Elle aime également pratiquer cet art primitif qu’elle contribue à revaloriser et dont elle apprécie la difficulté puisqu’il s’agit de réaliser des dessins en trois dimensions sur des supports mouvants. Elle en fait son quotidien de 28 à 56 ans avant de décrocher complètement. « Au bout d’un moment, la boutique ça devient l’industrie. J’avais besoin de passer plus de temps avec chaque client. Et puis, on sature un peu car on fait tout pour les autres qui viennent avec leurs idées. On a envie de faire des trucs à soi, d’exprimer ce qu’on a dans la tête. » Elle prend donc progressivement du champ avec le monde du tatouage et se retire quelque temps à la campagne pour peindre les moulages de corps qu’elle a réalisés. Elle commence à se mettre sérieusement à la peinture au début des années 2000 tandis qu’elle tient « L’Ancre Bleue », une boutique de tatouage qu’elle a ouverte à Marseille. Elle prend l’habitude de se lever très  tôt le matin et de grignoter quelques heures sur ses heures de travail pour se consacrer à la peinture à l’huile qui a sa préférence depuis toujours. Elle commence par peindre des paysages en faisant une série de tableaux sur Marseille. Puis elle monte à Paris en 2009 bien décidée à ne plus faire les choses à moitié et à peindre à plein temps pour améliorer sa technique.

« Renaitre chaque jour », 2014

Techniques résolument classiques pour peinture hyper-contemporaine

En délaissant le tatouage pour la peinture, Dominique se sent enfin libre. Même si elle a connu la gloire en tant que dessinatrice de planches de tatouages, pour elle la peinture coule plus de source que le dessin. « Ce n’est pas la même approche, nous explique-t-elle. Parce que la peinture c’est des surfaces alors que le dessin c’est des contours. » C’est pour le tatouage qu’elle s’est mise à dessiner mais sa vocation profonde est celle de peintre, qu’elle va maintenant pouvoir exprimer à temps complet.  Elle emprunte les circuits classiques de la reconnaissance artistique en exposant notamment au Grand Palais au Salon des Artistes Français et en devenant sociétaire de la Société des Artistes Français. De nombreux prix lui sont attribués à l’occasion des différentes expositions auxquelles elle participe à Paris et en région parisienne. Elle expose également quelques années au « Marché de la Création Paris Montparnasse » qui se tient tous les dimanches de l’année boulevard Edgard Quinet. Le succès est au rendez-vous et Dominique peut facilement vivre de sa peinture. Certaines toiles marchent très bien notamment celles qui représentent des aéroports, des gares et certains quartiers de Paris car Dominique excelle à jouer des effets fugitifs de la lumière mis en exergue par de puissants contrejours. Le public est également particulièrement friand des reflets qui offrent une image déformée de la réalité. En poursuivant dans cette voie, elle aurait pu rapidement faire fortune. Mais refaire encore et toujours la même chose ne l’intéresse pas du tout. « Je ne fais jamais ce qu’on attend de moi en peinture, nous confie-t-elle. Je veux rester moi-même. » La vérité c’est qu’elle ne se sent pas très à l’aise et pas vraiment à sa place en compagnie de ses pairs qui l’ont pourtant distinguée à plusieurs reprises. Elle a envie de peindre mais différemment en exprimant ses idées et ses opinions propres tout en restant résolument attachée aux techniques traditionnelles de la peinture auxquelles les peintres contemporains ont justement tourné le dos. Vouloir faire des toiles hyper-contemporaines avec une technique hyperclassique fait d’elle une rebelle dans le petit monde de la peinture d’aujourd’hui. Elle considère que toute une technique ancestrale s’est aujourd’hui perdue, qu’elle n’a jamais pour sa part cessé d’appliquer. « Je me demande si je ne m’engage pas dans une voie de garage en soutenant ces idées car il faut vivre avec son temps ; la peinture c’est peut-être complètement dépassé », nous glisse-t-elle. Pas de quoi pourtant désespérer celle qui reste convaincue que les vraies choses perdureront toujours et qui n’a pas la peinture comme unique passion. Dominique se réjouit au contraire de vivre cette période d’incertitude : « On ne sait pas trop où on va et c’est ça qui est bien. »  L’aventure ne lui a jamais fait peur et elle compte bien explorer à l’avenir les nouveaux chemins artistiques et professionnels qu’elle aura elle-même choisis d’emprunter.

Cliquer ici pour accéder au blog de Dominique Cros et ici pour accéder à son site officiel. Cliquer ici pour sa collaboration avec Guillaume Chaumet.

Jean-Pierre Torlois : « Je ne me prends pas pour un artiste, j’aime faire des trucs ! »

Frimer, ce n’est vraiment pas son truc. Jean-Pierre Torlois a beau être un artiste complet, auteur-compositeur-interprète d’un coté, artiste peintre de l’autre, il ne la ramène pas et déteste ceux qui la ramènent. Ne lui parlez pas d’humilité des grands, il vous répondra que lui-même n’a jamais voulu jouer dans la cour des grands. Chaque soir vers 19 heures 30, il quitte son appartement du 47 bis de la rue Bénard dans le 14ème arrondissement de Paris et traverse la Place Flora Tristan pour rejoindre son petit groupe d’amis au café-restaurant « Le Laurier » situé à l’angle de la rue Didot et de la rue Pernety. A soixante dix ans bien sonnés, Jean-Pierre a toujours la banane même si des soucis de santé l’empêchent aujourd’hui de prendre la guitare pour continuer à animer et faire vivre ce Quartier Pernety qu’il aime tant. Portrait de l’artiste.

Bordeaux-Madrid-Paris, itinéraire du jazz à la chanson

Jean-Pierre Torlois est né en 1947 à Bordeaux dans une famille d’origine charentaise. Il ne garde pas de sa ville natale un souvenir impérissable et n’y est d’ailleurs plus retourné depuis la mort de ses parents. Mais c’est pendant sa jeunesse bordelaise qu’il attrape le virus de la musique. Vers l’âge de 15 ans, il commence par prendre des cours de guitare classique mais il rend rapidement fou son professeur qui parvient néanmoins à lui apprendre à lire la musique. Une fois ces bases acquises, Jean-Pierre décide de voler de ses propres ailes et c’est curieusement auprès d’amis pianistes qu’il apprend le jazz à la guitare. Il fera ses débuts de guitariste dans les clubs de jazz de Bordeaux dès l’âge de 17 ans où il joue également de la contrebasse malgré sa petite taille. A 23 ans, il rencontre sa future femme d’origine bretonne avec laquelle il part sur un coup de tête en vacances en Espagne. Ils n’en reviendront pas. Car, à Grenade, Jean-Pierre rencontre un chanteur madrilène qui connaissait un certain succès à l’époque et qu’il accompagne pendant six mois au Maroc. Puis c’est le retour à Madrid où il fera l’essentiel de sa carrière de musicien. En deux ans, Jean-Pierre apprend à parler, lire et écrire l’espagnol presque couramment. Il essaie tant bien que mal de vivre de ses talents de musicien tandis que sa femme donne des cours de français. L’Espagne de Franco fait la vie dure aux artistes libertaires de gauche que le couple côtoie au début des années 70. Jean-Pierre intègre un groupe de musique formé autour d’un très bon parolier qui deviendra plus tard journaliste à « El País » . « On avait les flics tout le temps derrière le cul quand on jouait quelque part », se souvient-il. La mort de Franco survenue en 1975 marque le point de départ d’une période plus faste au plan financier : « On n’était plus interdit. J’avais travaillé avec pas mal de mecs et les maisons de disques voulaient leur faire des disques. C’était des mecs un peu connus. Et là c’était bien. J’ai gagné pas mal de fric ». De quoi vivre agréablement sous le soleil de Madrid pendant treize année au total. Au début des années 80, la femme de Jean-Pierre décide de revenir en France pour amorcer une reconversion professionnelle. Il la rejoint en 1984. Le retour au pays est très difficile car il a laissé tous ses amis dans la capitale espagnole. Le couple divorce et Jean-Pierre ne trouve plus en lui la motivation pour continuer à vivre de son art. « J’ai pris des boulots de merde. J’étais gardien d’immeuble de bureaux porte Maillot, ce qui m’a permis d’avoir beaucoup de temps de libre. J’ai pu continuer la musique et composer. C’est le meilleur travail de composition de textes que j’ai fait. J’ai écrit une cinquantaine de chansons dont certaines sont vraiment bien, je le dis sans prétention. Certains de mes amis les reprennent et franchement je trouve ça très gratifiant. Mais je n’ai pas pris pour autant la grosse tête. Je ne me prends pas pour un artiste, j’aime juste faire des trucs. » C’est ainsi que sont nées des chansons comme « Dans le fond de vos yeux », « Alcool », « Timide » ou bien encore « High Society », une violente charge anti-bourgeois que Jean-Pierre me fait écouter sur sa chaine personnelle dans son appartement de la rue Bénard.

Une renaissance artistique dans le dessin et la peinture

Jean Pierre est l’auteur, le compositeur et l’interprète de ses chansons. Pour les composer à la guitare, il n’a pas vraiment de méthode. « Quand je compose, je commence par chercher des accords, des harmonies. Comme je viens du jazz, j’emploie de très bons accords. Puis c’est comme une improvisation. Je commence par chantonner, faire des accords cohérents, des « grilles d’accords » comme disent les jazzmen. Puis il y a une mélodie qui vient se greffer dessus. Je chantonne et c’est ainsi que j’arrive à construire une chanson. En général, j’écris le texte après mais il m’est arrivé d’écrire le texte d’abord quand j’ai une idée avec une bonne métrique parce qu’en musique il faut un rythme. » Malheureusement, depuis son accident vasculaire cérébral de 2013, Jean-Pierre a complètement cessé d’écrire des chansons. Il s’est replié sur la création picturale qui l’avait déjà happé quelques années auparavant et qui n’est pas selon lui sans analogie avec la composition musicale. « Dans la musique, il y a deux choses, nous explique-t-il. D’un côté, la mélodie qui est un thème instrumental ou chanté. De l’autre, l’harmonie qui correspond aux accords que l’on met dessus. De la même façon en peinture, il y a le dessin qui correspond à la mélodie et les couleurs qui correspondent à l’harmonie. » Le parallèle qu’il fait avec la musique explique sans doute pourquoi son dessin est si précis et les couleurs de ses toiles si expressives. Il revendique un « côté surréaliste » à sa peinture figurative qui puise notamment son inspiration dans le monde animalier. Ainsi il n’hésite pas à faire apparaître sur ses toiles des autruches, des cochons, un chameau, un loup ou même un pingouin en train de fumer un joint… Mais Jean-Pierre s’inspire également dans ses œuvres de l’univers du jazz qu’il connaît bien et a par ailleurs réalisé de nombreux portraits de femmes à partir de photos. Très méticuleux et précis dans son travail, il passe beaucoup de temps sur chacune de ses toiles dont le style de certaines font penser à Edward Hoper. Pour répondre à l’attente des curieux, il a déjà exposé de nombreuses fois dans le 14ème arrondissement de Paris notamment à l’espace « SolarHôtel », au « Laurier », au « Saint Joseph » et à « L’Osmose ». Quand il ne dessine ni ne peint, Jean-Pierre aime se plonger dans la littérature contemporaine notamment américaine (Jim Harrisson) ou japonaise (Haruki Murakami). Et puis, il y a bien sûr les amis avec lesquels il passe beaucoup de temps au « Laurier » ou ailleurs dans le Quartier Pernety dont il est devenu malgré lui l’un des artistes les plus appréciés.  « Je ne me prends pas pour une vedette » insiste-il pour conclure notre entrevue. Comme s’il n’avait pas au fond bien conscience que « la modestie n’est bien souvent que l’art de se faire louer une seconde fois » (Jacques Dutronc) !

Cliquez ici pour un aperçu  en musique de l’œuvre picturale de Jean-Pierre Torlois (06.74.63.29.37).

Sou Abadi : « Je ne voulais pas faire un film politiquement correct »

Quand nous avons rencontré Sou Abadi en 2013 pour organiser des cours de français à destination de réfugiés politiques iraniens, nous ne nous doutions pas que nous verrions quatre ans plus tard son nom affiché un peu partout à Paris pour la promotion de son premier film « Cherchez la femme » sorti en juin 2017. Quelque peu intimidés par cette soudaine notoriété, nous n’avons pourtant pas hésité a perturber la réalisatrice franco-iranienne dans le travail d’écriture de son prochain film pour tenter de percer les secrets de son parcours et de sa réussite.  Sou nous a très gentiment consacré une heure de son précieux temps autour d’un thé au « Laurier » dans le 14ème arrondissement de Paris avant de se rendre à Hambourg pour une avant-première allemande de « Cherchez la femme ».

Du cinéma de quartier de Rasht  au montage de documentaires télé

Sou ne s’est jamais senti de vocation précoce de cinéaste. A Rasht, la ville du nord de l’Iran où elle passe son enfance sous l’étroit contrôle de ses parents, elle fréquente néanmoins assidûment le cinéma de son quartier dont le directeur arménien qui est un ami de son père assure une très riche programmation de films russes, américains et français. A douze ans, elle a le coup de foudre pour la version russe d’Hamlet réalisée par Grigori Kozintsev qu’elle visionne une trentaine de fois (!). Son père horticulteur est extrêmement cinéphile. Sa mère enseigne la littérature persane au collège. Elle a 10 ou 11 ans quand éclate la révolution iranienne avec son cortège de violations des droits de l’homme, d’arrestations arbitraires et de répression sur les femmes et les minorités. Le régime islamique impose les restrictions vestimentaires et l’éducation religieuse obligatoire. Toutes ces lois fondées sur l’interdit bercent son adolescence. A 15 ans elle quitte son pays pour s’installer en France. Bonne élève et curieuse de tout, elle s’intéresse surtout à la littérature et à l’histoire. Mais pas question pour elle d’emprunter la voie littéraire car ses parents soucieux de son avenir professionnel la poussent à entreprendre des études scientifiques. Elle décroche sans trop de difficultés une maitrise en sciences appliquées à l’industrie. Ce n’est qu’une fois son diplôme en poche qu’elle change d’orientation : elle s’intéresse à l’anthropologie et à l’ethnologie, aux films de Jean Rouch, le fondateur de l’anthropologie visuelle, qui l’amènent naturellement vers le cinéma. Elle débute ainsi sa vie professionnelle comme monteuse et réalisatrice de documentaires télé sans avoir jamais entrepris d’études de cinéma.

Un projet de film longuement mûri et jalousement préservé

Tout occupée au montage de ses documentaires télé, Sou n’en nourrit pas moins en parallèle son projet de film qui va lui demander trois années et demi de préparation avant la concrétisation du tournage. Le synopsis du film est écrit en 3 mois d’avril à juin 2012. Elle finalise la première version du scénario un an plus tard en juin 2013. Sou nous raconte avec humour ses premiers contacts avec les producteurs de télévision certes intéressés par son projet mais un peu trop frileux pour la laisser réaliser elle-même son film. « La télé, c’est très normatif et il n’était pas question que je vende mon idée pour laisser réaliser mon film par un autre », se souvient-elle. Alors elle prend contact avec différents producteurs de cinéma dont Michaël Gentile à qui elle envoie son scénario à la fin 2013. « Il a été immédiatement intéressé, réactif et concret ». Le producteur n’en est pas à son coup d’essai. Il a déjà produit douze autres films dont « Papa Was Not a Rolling Stone » de Sylvie Ohayon sorti en 2013, « Lolo » de Julie Delpy sorti en 2014 et « Rosalie Blum » de Julien Rappenneau sorti en 2015. Ce n’est pas non plus la première fois qu’il produit un premier film. Très emballé par le projet de Sou, il ne tergiverse pas longtemps avant de se rendre chez son agent pour donner son accord définitif et signer le contrat tant désiré.

Marier comédie burlesque et film politique

Pourtant, aborder sous l’angle de la comédie burlesque un sujet aussi dangereusement explosif que celui de l’intégrisme islamique est un pari risqué. Or, dans le scénario qu’elle soumet à son producteur, Sou assume complètement ce mélange des genres. Le synopsis du film annonce la couleur : « Armand et Leila, étudiants à Science Po, forment un jeune couple. Ils projettent de partir à New York faire leur stage de fin d’études aux Nations Unies. Mais quand Mahmoud, le grand frère de Leila, revient d’un long séjour au Yémen qui l’a radicalement transformé, il s’oppose à la relation amoureuse de sa sœur et décide de l’éloigner à tout prix d’Armand. Pour s’introduire chez Mahmoud et revoir Leila, Armand n’a pas le choix : il doit enfiler le voile intégral ! Le lendemain, une certaine Schéhérazade au visage voilé sonne à la porte de Leila, et elle ne va pas laisser Mahmoud indifférent… » C’est le début d’une longue série de quiproquos qui rythment le film jusqu’à son heureuse conclusion. Mais est-il seulement de nos jours loisible à un cinéaste d’associer rire et islam ? Sou est peu encline à pratiquer l’autocensure malgré les mises en garde. « Par les temps qui court, je ne travaillerais pas sur un projet comme ça ! », lui glisse une chef-décoratrice. « Personne ne voudra jouer dans votre film », lui assure un scénariste. Pas question pourtant qu’elle redessine ses personnages qu’elle trouve très bien caractérisés. « Je ne voulais pas faire un film politiquement correct. A force de vouloir faire des films politiquement corrects, on n’a plus de propos », se défend-elle. Il faut assumer ce qu’on pense et en parler publiquement. Dans ce film, je me suis moqué de l’intégrisme, c’est vrai ! Mais je ne me suis jamais moqué de la religion. Si l’on ne peut pas se moquer de l’intégrisme, où va-t-on ? Il n’y a dans mon film aucune stigmatisation ni aucun amalgame. Il s’agit juste d’être clair avec soi-même et seuls les gens qui ne sont pas clairs avec eux-mêmes ont pu se sentir offusqués ou offensés ». Elle en veut pour preuve que les nombreuses personnes d’origine maghrébine qui ont assisté aux avant-premières du film organisées en province sont venus la féliciter à l’issue de la projection.

Un film finalement très bien accueilli par la critique et le public

L’impression ressentie lors des avant-premières françaises qui se sont tenues à Lyon, Macon, Toulon, Montpellier, Rennes, Lille, Strasbourg, Bordeaux et Valenciennes est une bonne annonciatrice de l’accueil très favorable réservé au film lors de sa sortie officielle en France : « Un regard burlesque sur l’islamisme radical« , selon « Le Monde », « Un film jouissif et thérapeutique » selon « Marianne », « Une fable drôle et insolente sur l’islam » pour les Inrocks. Du « Canard Enchainé » à « Marie-Claire » en passant par « Les Echos », « France Inter » ou « BFM », le film est très largement plébiscité par la critique et il n’y a guère que « Gala », « Le Parisien » et « L’Humanité » pour faire la fine bouche. Sou se prête volontiers au jeu de l’interview pour une journaliste du « Figaro » qui l’invite à décrypter son film politique. « Télérama » est franchement dithyrambique : « Sou Abadi assume fièrement des références ambitieuses comme Cyrano de Bergerac. Le rythme échevelé du cache-cache et de la course-poursuite burlesque évoque aussi le sommet de la comédie de travestissement, Certains l’aiment chaud, de Billy Wilder. » Côté box-office, ce n’est pas mal non plus : 250.000 entrées à ce jour, un score très honorable pour un premier film diffusé au début de l’été et porté par des acteurs qui ne sont pas encore des grandes stars. Sou aurait pourtant aimé faire mieux et regrette que son film n’ait pas réussi à toucher le très grand public malgré la distribution qui en a été faite. Mais « Cherchez la femme » va bientôt sortir dans seize autres pays dont la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Italie, ce qui n’est pas pour elle une mince consolation. « C’est un succès pour l’industrie cinématographique française et un des films français qui a été le plus acheté à l’étranger cette année », nous confie-t-elle en savourant son thé vert. C’est également un passeport pour un deuxième film à venir sur l’écriture duquel elle travaille actuellement à plein temps.

Cliquez ici pour accéder à la bande-annonce du film.

Marie Laure Fadier, un talent en trois dimensions

Marie Laure Fadier est une artiste peintre résolument moderne et avant-gardiste. Rien ne lui fait vraiment froid aux yeux. Il y a dix ans, après avoir tout perdu, elle décide de tout changer : de vie comme de sexe ! Elle travaille aujourd’hui à mettre en scène l’ensemble de son œuvre dans une recherche graphique en 3D qui n’exigera pas moins de deux ans de préparation. Nous l’avons rencontrée dans son atelier du Quartier Pernety dans le 14ème arrondissement de Paris où elle a élu domicile depuis bientôt 35 ans.

Une vocation et un destin : les fabuleuses rencontres de Marie Laure Fadier

Marie Laure ne s’est jamais vraiment posé de questions sur sa vocation. Pour elle peindre est une évidente nécessité. Elle commence par suivre les pas de son père architecte en s’inscrivant à l’école d’architecture où elle étudie l’histoire de l’art. Sortie de l’école à 23 ans où elle obtient son diplôme sur toile (une première déjà !), elle profite des dernières belles années de Montparnasse dans l’atelier familial de Notre Dame des Champs qui fait face à Seneliers, le célèbre magasin de dessin qui vend le matériel pour artistes. Elle va tous les matins prendre son petit déjeuner à « La Coupole » où elle croise Sartre et Ionesco. Déjà hantée par des questionnements personnels sur sa véritable identité sexuelle, elle cède pourtant aux conservatismes de l’époque et décide de se marier. Marie-Laure raconte plus facilement sa vie que les différentes périodes qui ont jalonnées son évolution artistique. Elle est notamment intarissable sur les circonstances extraordinaires dans lesquelles elle a pu bénéficier de l’aide inattendue de personnalités du cinéma, du théâtre et de la politique pour dénicher ses différents ateliers. C’est en effet suite à une histoire rocambolesque que Jean-Pierre Léaud, une connaissance de l’époque, la guidera vers Jean Le Poulain qui lui proposera d’occuper un loft dans le 19ème arrondissement de Paris. Pour obtenir son atelier actuel, elle bénéficiera au hasard d’une rencontre dans un bouiboui chinois du 14ème de l’aide d’un autre protecteur des artistes, Yves Lancien, alors député-maire de l’arrondissement, qui considérait à juste titre que les artistes peintres en étaient l’âme et le patrimoine humain.

« De la 3D sans informatique »

Des rencontres, Marie Laure en fait également beaucoup dans le cadre de son travail d’artiste. Son ambitieux projet défini il y a quinze ans, faire de la 3D sans informatique, l’amène à frapper à la porte du plus grand spécialiste français des nouvelles images, le Pr Niño de l’Ecole Normale Supérieure. « On peut le faire mais c’est très compliqué ! » , la prévient-il. Il en faut beaucoup plus pour décourager Marie Laure. Pour lui permettre de continuer sa quête, le Pr Niño la met en relation avec Jean-François Colonna, mathématicien à l’école polytechnique dont un des aspects du travail de recherche consiste à mettre en image les équations de la physique mathématique. Marie Laure connaît bien l’école polytechnique car elle y a déjà organisé plusieurs années auparavant une rétrospective de 150 tableaux. Lorsqu’elle rencontre Colonna, elle est frappée par les similitudes existant entre les résultats de son travail obtenu par l’informatique et le sien propre. Elle convainc le directeur des sciences de l’UNESCO de monter une exposition commune, « Les journées mondiales de la science » qui ont lieu en 2004 autour de physiciens, d’astrophysiciens et de chercheurs de tout premier plan dont Hubert Reeves et Michel Cassé. Mais elle ne s’arrête pas en si bon chemin faute d’avoir trouvé de véritable réponse à son obsession : faire de la 3D sans informatique. Elle se plonge pendant un an et demi dans l’étude des techniques développées par les studios Disney pour créer des images en trois dimensions. Elle décortique les images créées par ordinateur et perce les mystères des autostéréogrammes et de l’anaglyphe (technique par laquelle on éprouve la sensation du relief en chaussant des lunettes de couleur). La démarche toute personnelle entreprise par Marie Laure, le regard parallèle qu’elle développe, vont jusqu’à susciter l’intérêt d’ophtalmologues de l’hôpital militaire du Val de Grâce qui, d’abord incrédules, sont tout à la fois convaincus et stupéfaits par la démonstration qu’elle réalise devant eux à l’atelier. « Vous avez exercé votre nerf optique et vos yeux comme un sportif de haut niveau entraine ses mollets », lui déclarent-ils estomaqués.

Nouvelles orientations

Mais patatras ! Le monde s’effondre en 2008 non pas tant à cause de la crise financière que parce sa femme la quitte en emportant meubles et tableaux. Le divorce et la remise en question qui s’ensuit l’amènent à changer de vie et à prendre tous les risques. Marie Laure passe quelques années sans toucher à la peinture et revient au dessin. Elle fait le siège de la maison Canson pour obtenir d’elle la fabrication d’un papier déjà marouflé qu’elle utilise pour la production de ses oeuvres. Elle a recours à des substances qui stimulent sa créativité (hallucinogènes et autres « potions magiques »). Enfin, elle entreprend les démarches nécessaires pour changer de sexe, une opération aujourd’hui prise en charge en France à partir du moment où elle découle d’une décision mûrement réfléchie. Cette métamorphose qui n’a pas été sans susciter peurs et angoisses, Marie Laure la raconte dans un livre sur lequel elle travaille depuis plus de six ans et qu’elle s’apprête à finaliser. Mais c’est la peinture qui reste pour elle la priorité. En attendant la réalisation d’un film d’animation de dix épisodes qui mettra en scène son œuvre picturale (un chantier de deux ans de travail !), elle a décidé de produire avec son ami cinéaste un petit un court-métrage de 8 à 10 minutes qu’ils envisagent de présenter au festival d’Annecy. Autant de projets qui rythment sa nouvelle vie alors qu’elle a amorcé un retour en force à la peinture à l’huile, une peinture devenue plus graphique après quelques années consacrées au dessin et qui puise son inspiration aussi bien dans un imaginaire fantasmagorique personnel que dans la géométrie fractale. Marie Laure Fadier est aujourd’hui une femme et une artiste épanouie qui n’a décidément pas fini d’entreprendre et de nous étonner !

Une grande partie de l’œuvre de Marie Laure Fadier est visible sur internet sur le site www.fadier.com.

3 questions à Guillaume Chaumet, écrivain du 14ème arrondissement de Paris

 

Guillaume Chaumet a la poésie chevillée à l’âme. Il n’hésite pas à aborder des jeunes femmes inconnues à la terrasse des cafés du 14ème arrondissement de Paris pour leur déclamer les poèmes qu’elles lui inspirent. Pas forcément avec succès mais toujours avec style… Nous l’avons rencontré pour qu’il nous parle de sa passion des belles lettres.

Guillaume, comment est née votre vocation d’écrivain ?

J’ai besoin d’écrire. Ecrire m’aide à vaincre l’angoisse qui me saisit parfois. J’ai longtemps eu en tête d’écrire mais il m’a fallu attendre l’âge de 27 ans pour qu’en 2000-2001 je produise mon premier recueil de nouvelles intitulé « Fumées et autres nouvelles », un ouvrage violent et nihiliste que j’ai réussi à l’époque à faire publier à compte d’éditeur aux Editions « Le temps des cerises » en partenariat avec « L’Union des Ecrivains ». J’ai été encouragé à continuer par un poète hongrois, Tibor Papp, qui m’en fait une bonne critique. J’en suis aujourd’hui à mon septième ouvrage, un recueil de récits intitulé « Mémoires d’un poète à l’âme fracturée » dont je viens tout juste de corriger les épreuves, d’où mon état actuel d’extrême fatigue (rires). Ecrire est pour moi une forme d’exorcisme et même si j’estime que je n’écris pas très bien, écrire me fait du bien. (Pause) Enfin, pour être tout à fait honnête, je viens de relire les dernières épreuves de mon livre à venir et parfois je me dis : « C’est moi qui ai écrit ça ? Mais c’est vraiment génial ! » (rires). Sérieusement, j’ai aussi été influencé par mon environnement familial : mon père qui donnait des cours à l’université Panthéon-Assas a écrit plusieurs livres techniques de référence sur le droit des assurances, son grand-père (mon arrière-grand père donc) a été ministre et a également écrit plusieurs ouvrages ; du côté de ma mère, on est plutôt scientifique (normaliens et polytechniciens) mais ma mère m’a constamment encouragé à écrire. Et puis enfin il y a eu les chocs littéraires : Julien Green en premier lieu mais aussi Tolstoï, Borges, Dostoïevski et Bakhtine pour la philosophie.

Qu’est ce qui vous pousse à écrire, pourquoi écrivez-vous ?

Comme je le disais à l’instant, écrire me fait du bien et je me sens bien quand j’écris. Mon objectif n’est pas de rencontrer le succès commercial mais que mes livres circulent le plus possible et puissent susciter l’intérêt de leurs lecteurs. Je ne recherche pas non plus pour autant la célébrité, juste une forme de reconnaissance de la part de celles et ceux qui partagent les mêmes références culturelles et littéraires que moi. Mon dernier essai de philosophie intitulé « La pensée de la vie chez Bergson et Canguilhem » a d’ailleurs été retenu parmi les ouvrages de la librairie de Science Po, la célèbre école de la rue Saint Guillaume. J’aimerais que plus tard dans ma famille ou ailleurs quelqu’un tombe sur mes ouvrages et y trouve matière à penser ou même à s’émerveiller. Mais bien écrire est difficile et je cherche à m’améliorer en permanence. Il y a bien sûr une progression dans l’écriture après laquelle je cours, c’est cela aussi et surtout qui me pousse à continuer. Oui, au final, ce sont avant tout des objectifs littéraires que je poursuis et qui me motivent. Mon rêve serait de pouvoir écrire un bon bouquin de 400-500 pages, un « pavé russe » à la Tolstoï ou à la Dostoïevski, duquel on ne pourrait pas décrocher. Mais la route est encore longue (rires) ! D’autant qu’il est très difficile aujourd’hui de se faire publier car le milieu de l’édition est très difficile d’accès. Un jour, le neveu de Jean-Edern Hallier avec lequel je discutais m’a confié qu’il était impossible aujourd’hui de se faire éditer sans piston ou sans proposer un produit purement commercial. Le plus souvent les maisons d’édition que je contacte me répondent : « Désolé mais nous ne publions qu’un ou deux titres par an ». C’est comme ça !

Comment se passe la journée de l’écrivain que vous êtes ?

Je vis entouré de livres dans mon appartement de la rue des Plantes dans le 14ème arrondissement de Paris. Je me lève vers 11 heures du matin et je vais déjeuner chez ma mère qui est ma première lectrice et une redoutable critique. Je passe pas mal de temps à discuter avec elle, puis je vais faire des courses pour mon très frugal repas du soir à base de fruits. Je commence mes lectures du jour vers 14h30-15h. Actuellement, je lis « La peste » de Camus, « Qu’est-ce que l’art abstrait ? » de Georges Roque et je dois beaucoup me concentrer pour m’atteler à la lecture de « Maîtres et disciples » de George Steiner (rires). Je ne pratique malheureusement pas de sport mais je marche beaucoup. C’est le soir après le repas que j’écris. Jusqu’à minuit environ. Parfois rien ne vient, je suis systématiquement mécontent de ce que je produis et je passe mon temps à revoir ma copie, à faire et à refaire constamment. D’autres fois, je ressens une forme d’inspiration et je peux passer quatre ou cinq soirs d’affilée à écrire sans discontinuer. Le dimanche matin, j’aime flâner au « marché de la création » près du métro Edgard Quinet. Je me suis d’ailleurs proposé pour faire des commentaires sur les œuvres des exposants dont certains ont loué ma très bonne plume et m’ont offert un tableau en guise de remerciement.

Cliquez ici pour accéder au « Manifeste du parti idéaliste », un texte écrit en 2015 par Guillaume Chaumet et ici pour accéder à « L’hiver de l’écrivain » écrit en août 2017.