Carine Petit : « Je suis restée la même personne libre et indépendante »

Après Florentin Letissier, candidat écologiste aux élections municipales de 2020 à Paris, c’est Carine Petit, Mme la Maire du 14ème arrondissement qu’on ne présente plus, qui a bien voulu accorder une interview d’une heure à Respect International. Nous la remercions très vivement de nous avoir fait l’honneur de sa confiance.

Respect International (RI) : Carine Petit, vous étiez une totale inconnue du grand public avant les élections municipales de 2014, quel bilan personnel et humain tirez-vous de ce premier mandat de Maire dans le 14ème arrondissement de Paris ?

Carine Petit : J’étais à vrai dire plus une inconnue des médias que du grand public. Lors de l’élection de 2014 qui m’a opposée au second tour à Nathalie Kosciusko-Morizet, la presse me présentait en effet comme « l’inconnue du 14ème arrondissement ». Pourtant, si à ce moment de ma vie j’ai voulu me présenter au poste de Maire du 14ème arrondissement, c’est que je ressentais que je bénéficiais déjà d’un certain capital de confiance de la part de ses habitants et que j’avais également réussi à fédérer. D’un point de vue personnel et humain, ces six années de mon mandat de Maire du 14ème ont été les années les plus denses, les plus intenses, les plus dures parfois également, que j’ai pu connaître dans ma vie. Etre maire est une fonction extraordinaire et merveilleuse pour laquelle on donne énormément de forces et d’énergie mais de laquelle on reçoit également beaucoup si ce n’est plus en retour. C’est d’ailleurs ce qui permet d’avancer. On reçoit de la force, de la motivation et de l’engagement de la part d’une multitude de personnes différentes : de son équipe bien sûr, mais également d’un(e) voisin(e), d’un(e) commerçant(e), des architectes qui travaillent sur les projets, des agents des services publics, des associations, des enfants qu’on rencontre dans les écoles, etc. Le soir de mon élection au poste de Maire, j’ai réalisé que j’allais penser au 14ème arrondissement tous les jours 7j/7 et 24h/24 dans la mesure où un maire se doit d’être disponible en permanence, et ça a effectivement été le cas. Et le lendemain de mon élection, mon fils m’a fait observer qu’il serait lui-même en mesure de s’exprimer sur mon travail de Maire à l’élection municipale suivante puisqu’il aurait dix-huit ans en mars 2020…

J’ai également été émue et touchée qu’on me fasse remarquer ce que je savais déjà à savoir que j’étais la première femme Maire du 14ème arrondissement. Encore aujourd’hui ça me touche quand on me le dit. Un autre moment très fort et marquant de mon mandat a été la tenue de minutes de silence au moment des attentats de 2015 qui nous ont tous bouleversés. J’ai ressenti intensément à cette occasion qu’en portant l’écharpe tricolore je représentais la République et tous les habitants du 14ème arrondissement. Au quotidien, je rencontre évidemment des personnes qui vivent des situations humaines très difficiles et qu’il faut soutenir et écouter. J’essaie bien sûr de répondre au mieux à leurs attentes tout en leur expliquant le projet politique global d’intérêt général que je porte et pour lequel je me bats. En matière de logement par exemple, s’il ne m’est pas possible de répondre à toutes les demandes particulières, je dois expliquer pourquoi je défends une politique de logement à loyer abordable. La confrontation avec cette multitude d’interlocuteurs m’a permis de moi-même beaucoup progresser. J’ai rencontré durant mon mandat des personnes vraiment extraordinaires dont j’ai pu découvrir les belles idées et mesurer l’étendue des compétences. Le travail de Maire est un travail d’équipe dans lequel je me sens parfaitement bien et très à l’aise. Je suis la capitaine d’une équipe d’élus qui travaillent pour 138.000 habitants et ça c’est vraiment génial ! Au final, ces six années auront profondément changé ma vie et la façon dont je la conçois au plan public comme au plan privé – même si je suis restée fondamentalement la même personne libre et indépendante.

RI : Dans quel état d’esprit se présente-on pour briguer un second mandat en 2020 ?

Carine Petit : Etre restée libre justement permet d’envisager très sereinement la situation. Le fait d’avoir un métier par ailleurs, que je peux retrouver du jour au lendemain [Carine Petit est attachée territoriale, NDLR], me permet de garder ma liberté de dire et d’agir et ça c’est bien sûr extrêmement important au moment de se poser la question de savoir si l’on va on non se représenter. Je me sens d’autant plus sereine que je me sens très bien entourée par une équipe soudée par une histoire et une aventure militante commune sur le territoire du 14ème arrondissement de Paris. Mais pour briguer un second mandat, il faut également se poser la question des valeurs que l’on défend et surtout la question de savoir si on a toujours la capacité, l’énergie et la force de proposer de nouveaux projets et de nouvelles perspectives à l’arrondissement pour les six années à venir et de convaincre de l’utilité et du progrès écologique et solidaire pour tous que peuvent représenter ces projets. Nous sortirons dans dix jours notre projet pour l’arrondissement qui détaillera l’ensemble de nos engagements pour la prochaine mandature. C’est bien la preuve que nous disposons de ces ressources-là.

RI : Vous parlez de combat pour les valeurs. Sentez-vous vos valeurs menacées par la politique actuelle du gouvernement et, de même que Martine Aubry, vous proposez-vous d’être une sorte de rempart contre cette politique ?  

Carine Petit : Je pense en tout cas que tous les citoyens en général et l’équipe d’élus locaux en particulier ont la capacité de montrer qu’il y a des alternatives possibles sur les questions d’écologie, de solidarité, de dynamique associative et de dynamique citoyenne. Et je pense que les élus locaux, notamment ceux qui se présentent pour les fonctions de maire, ont un rôle extrêmement important à jouer car c’est au niveau local que l’on doit définir les cadres qui autorisent la mise en place de ces idées et de ces solutions alternatives. Nous défendons pour notre part un modèle, un état d’esprit et un projet politique pour l’arrondissement en tous points différents des autres. Nous n’allons pas chanter les louanges des associations et du travail associatif et en même temps voter à l’Assemblée Nationale des mesures qui affaiblissent voire démolissent le tissu associatif, comme par exemples la suppression des emplois aidés ou la suppression des subventions pour les clubs sportifs. Nous n’allons pas non plus dire comme le candidat de LREM que nous allons donner 100.000 euros aux Parisiens pour devenir propriétaire. C’est un total contresens, un véritable non-sens même aujourd’hui, que de renvoyer les citoyens vers des solutions économiques individualistes. Comme le souligne Anne Hidalgo, les capitales mondiales et les grandes villes doivent être porteuses de solutions alternatives notamment en matière d’écologie. Cela d’autant plus que les partis politiques sont aujourd’hui très affaiblis. Nous devons plus que jamais être à l’écoute des associations, des collectifs citoyens et des mouvements de jeunesse comme par exemple la marche pour le climat où se situe aujourd’hui l’énergie vitale de la vie démocratique.

RI : Comment conjuguez-vous projets collectifs et contrainte budgétaire ? Certains pointent l’augmentation de la dette de la Ville de Paris sous la mandature Hidalgo.

Carine Petit : Un budget public doit être construit pour répondre à des objectifs d’intérêt général. Il faut nécessairement investir pour construire des logements et des équipements publics tels qu’un conservatoire ou une piscine, pour acheter des immeubles qui sont vendus à la découpe, pour refaire les trottoirs et les rues publiques, pour aménager des nouveaux jardins, pour ouvrir des crèches, pour améliorer la qualité des cantines scolaires, etc. Je crois également en des équipes fortes d’agents des services publics, disponibles et suffisamment nombreuses pour répondre aux besoins des services publics qui sont universels et auxquels tout le monde a accès. La Ville de Paris est une des villes les moins endettées de France. On ne parlerait même pas de l’endettement de la ville si la dotation de l’Etat au budget de la Ville de Paris n’avait pas baissé de moitié depuis 10-15 ans. Et il faut également se poser la question primordiale de la dette écologique et sociale. C’est à ces enjeux-là que nous voulons répondre. Dans quel état serait la Ville de Paris aujourd’hui si l’on avait dû renoncer aux projets d’investissements que j’ai listés tout à l’heure ? Je crois personnellement beaucoup à l’action politique et à l’action publique.

RI : Quelles sont dans le 14ème arrondissement les réalisations qui ont été menées à leur terme dont vous êtes la plus fière ?

Carine Petit : Quand je reprends nos engagements de 2014, exceptée la Place Denfert Rochereau, tous ont été réalisés. C’est déjà un motif de fierté et de grande satisfaction. Nous sommes également tout particulièrement fière des décisions prises pour la construction du conservatoire à l’emplacement qui a été choisi pour le faire. S’agissant de la Place Hélène et Victor Basch (place Alésia), nous sommes allés de l’avant et nous n’avons rien lâché notamment sur la place de la voiture. C’est une première avancée. Et nous avons assumé de faire un premier pas vers une avenue du Général Leclerc différente avec une priorité pour les bus, pour les piétons et pour les vélos. Nous avons été également particulièrement heureux d’avoir réouvert Saint-Vincent-de-Paul à la ville et à la vie et de lui avoir redonné une vocation partagée avec tous ceux qui ont voulu s’y investir. Plus généralement, nous sommes fiers d’avoir soutenu de très nombreuses initiatives et aussi d’avoir été à l’écoute des avis parfois divergents qui ont pu s’exprimer. Nous avons toujours pris tout le temps nécessaire pour la concertation et pour essayer de convaincre sur nos projets avant d’assumer nos arbitrages.

RI : Avez-vous des regrets ?

Carine Petit : Non, je n’ai pas de regrets particuliers. Peut-être quand même celui de n’avoir pas réussi à répondre aux personnes en situation de mal-logement et celui de n’avoir pas toujours eu le temps de répondre à tous les messages qui m’étaient adressés par mail. Nous avons en tout cas toujours eu la franchise et le courage de la pédagogie, d’expliquer pourquoi les choses ne pouvaient pas avancer plus rapidement, quelles étaient les différentes possibilités offertes, etc. Nous avons toujours eu ce dialogue et cette qualité d’écoute avec les habitants du quatorzième arrondissement.

RI : Sur quels projets particuliers et dans quels domaines allez-vous concentrer vos efforts si vous êtes réélue en 2020 ?

Carine Petit : La première page de notre futur projet actuellement en cours de relecture insiste sur la nécessité de continuer nos efforts pour donner la capacité de vivre à Paris. Nous voulons donner au plus grand nombre l’envie et aussi bien sûr la possibilité de vivre dans la capitale en en augmentant l’accessibilité. A ce sujet, la question de l’habitat est encore la priorité des priorités : pouvoir habiter dans le quatorzième arrondissement de Paris et pouvoir habiter Paris. Il faut pour cela avoir une politique très offensive sur le logement qui passe par la réhabilitation des immeubles et la réhabilitation et l’entretien du parc social actuel dont la part est d’ailleurs importante dans notre arrondissement puisqu’on se situe à plus de 25%, ce que nous assumons totalement. Mais il faut réaffirmer avec nos bailleurs la priorité de la qualité de vie dans les logements. Nous avons à cet égard deux projets importants et prioritaires qui concernent les immeubles en briques de la Porte Didot et de la Porte d’Orléans. Il faut également poursuivre nos efforts en matière d’entretien et d’amélioration de l’espace public. Denfert Rochereau sera bien évidemment un projet important. Nous allons décliner la thématique « Habiter ma rue, ma place, notre espace commun », définir les moyens par lesquels on peut rendre l’espace public plus apaisé et plus sécure pour les piétons et pour les gens qui s’y déplacent en transports en commun. Avec un effort encore sur la  végétalisation qui est un domaine sur lequel nous avons appris beaucoup et où il y a une forte attente. Nous allons par ailleurs réaliser le Quartier Saint-Vincent-de-Paul avec notamment une nouvelle école. Nous allons également travailler à ouvrir, partager et mutualiser des espaces dans des rez-de-chaussée pour augmenter le champ des possibles pour les associations et les échanges autour des activités culturelles et sportives. Sans oublier d’insister sur la solidarité en instaurant la gratuité des transports jusqu’à dix-huit ans et en prévoyant le maintien des bas tarifs pour les cantines. Autre thématique que nous aimerions développer à l’avenir : celle de la Ville du Quart d’Heure. Autrement dit, faire en sorte d’aménager l’espace public pour que tout le nécessaire (école, lieux de santé, commerces de proximité, services publics, activités en commun, etc.) soit disponible à proximité de l’endroit où l’on habite. C’est déjà souvent vrai dans le 14ème arrondissement de Paris où certains quartiers sont de vrais villages et qui est un arrondissement chaleureux où les habitants se connaissent. Il nous faut absolument préserver cette identité. 

RI : Votre liste rassemble des forces politiques assez disparates. Est-il toujours facile dans ces conditions de rassembler sur les projets envisagés ?

Nous avons le rassemblement le plus important pour le premier tour. Il peut paraître classique car réunissant les partis politiques traditionnels (le Parti Socialiste, le Parti Communiste, etc., avec certes un nouveau parti comme Génération.s). Mais nous sommes également rejoints par des très belles personnalités parisiennes et de l’arrondissement qui ne sont pas des personnalités politiques mais qui partagent notre projet et notre manière de faire et d’agir. Leur engagement en faveur de notre liste n’est pas du tout anodin. Nous avons également essayer d’intégrer sur notre liste des personnes d’une nouvelle génération du 14ème arrondissement : des gens qui ont grandi ici et qui ont fondé des choses, qui ont mis en place des projets qu’ils soient associatifs, sportifs ou culturels ou qui se sont engagés dans la démocratie participative et la vie citoyenne de notre arrondissement sur des sujets comme par exemple le handicap. Nous allons évidement leur faire une grande place sur notre liste. Notre rassemblement est, c’est vrai, un grand rassemblement mais il est politiquement très cohérent sur les valeurs que nous défendons comme sur le projet. Les électeurs et les électrices feront de toute façon leur choix au premier tout où il est légitime que toutes les sensibilités s’expriment. Il s’agira bien sûr, sur la base de la photographie des sensibilités exprimées au premier tour, de rassembler plus largement encore au second tour pour gagner l’élection.

Alissa Wenz, entre 16 heures et 16 heures 39

Photo : Pierrick Bourgault
Photo : Pierrick Bourgault

« Entre 16 heures et 16 heures 30,/Courant toujours après le temps/Je fais de ma vie impatiente/Un tourbillon de coups de vent », chante Alissa Wenz. Elle nous aura accordé 38 minutes et 50 secondes d’interview exactement. Autant dire que nous nous en sortons bien ! Car entre sa vie de famille, ses cours, ses concerts et ses livres, il ne lui reste en effet pas beaucoup de temps. Le résultat est à la hauteur de l’énergie déployée puisqu’elle a à nouveau fait salle comble samedi 8 février 2020 au Forum Léo Ferré d’Ivry-sur-Seine devant un public visiblement subjugué. Une artiste aux multiples talents à suivre absolument !

Une Bretonne de Plouër-sur-Rance happée par les arts

Elle est née en région parisienne mais n’y a fait que passer. C’est en fait en Bretagne, entre terre et mer, entre Dinan et Saint-Malo, à Plouër-sur-Rance très précisément, qu’Alissa Wenz a tous ses souvenirs d’enfance. Son père y dirige un centre de formation au travail social tandis que sa mère est responsable d’une association qui s’occupe de livres pour enfants. Elle baigne dans la culture et développe tout naturellement le goût des lettres, de la musique, du cinéma et du théâtre. Avoir une maman littéraire et un papa pianiste doté d’une solide culture classique aide bien évidemment beaucoup. Elle commence à apprendre à jouer du piano dès l’âge de cinq ans et suit des cours jusqu’à l’âge de dix-sept ans au conservatoire de Saint-Malo où elle est également formée au chant lyrique. Pour le cinéma, elle est en revanche complètement autodidacte. C’est au collège qu’elle devient cinéphile en regardant le Cinéma de Minuit de Patrick Brion et le Ciné-Club de Frédéric Mitterrand et en découvrant les chefs d’œuvre du cinéma hollywoodien grâce aux programmes de la BBC dont elle capte les ondes d’outre-Manche chez ses parents. Quant au théâtre, le déclic a lieu à l’âge de seize ou dix-sept ans lorsqu’elle monte avec des amies lycéennes une pièce qu’elles ont écrite et mise en scène et qui sera jouée à deux reprises dans un théâtre de Saint-Malo. Chopin, Schumann, Schubert, Liszt, Apollinaire, Vian, Duras, Zweig, Schnitzler, Brel, Brassens, Sylvestre, Welles, Ophüls, Lubitsch, Truffaut, Demy sont quelques uns des noms qui bercent sa jeunesse bretonne pour assouvir un appétit jamais rassasié pour les arts. Elle choisit tout naturellement la filière littéraire au lycée et obtient à 17 ans un bac L en se demandant ce qu’elle va bien pouvoir faire de sa vie. Certains qui l’ont vue brûler les planches au théâtre de Saint-Malo lui suggèrent d’embrasser la carrière de comédienne mais Alissa préfère continuer ses études. Son dossier de très bonne élève lui permet d’être admise en classe préparatoire au Lycée Henry IV de Paris. Elle saisit cette formidable opportunité en y voyant une chance d’enrichir sa connaissance de la littérature et également de profiter à plein de la vie culturelle parisienne, de ses théâtres, de ses cinémas et de ses salles de concerts. Ayant accompli ses trois années de classe prépa, elle intègre l’Ecole normale supérieure toujours moins par ambition personnelle que pour continuer à y assouvir sa passion pour les belles-lettres. Cela lui permettra d’y suivre une formation théâtrale dispensée par Lionel Parlier et Brigitte Jacques avant de clore sa période d’apprentissage artistique au département scénario de la Fémis.

La chanson, point de rencontre de l’amour des mots, des mélodies et de la scène

Au moment même où elle intègre la Fémis, Alissa décide de se lancer sur scène pour y interpréter les chansons dont elle écrit les textes et compose la musique. Le besoin de créer qu’elle ressent depuis toujours ne l’a jusqu’alors jamais amenée à se considérer comme une artiste, ce serait à ses yeux un peu prétentieux. C’est peut-être cette obsession de la perfection qui l’a poussée à accumuler les diplômes des meilleures et plus prestigieuses écoles pour s’en faire une armure contre la critique. Dans En route, la chanson d’ouverture de son spectacle, Alissa crache le morceau : « J’ai si peur des gens, les jugements/Comme je les redoute ». Elle va pourtant franchir le pas et se produire dans de nombreuses salles à Paris en s’accompagnant au piano pour interpréter ses chansons parfois humoristiques et fantaisistes, parfois mélancoliques et intimes, parfois franchement tragiques. La chanson présente pour Alissa l’avantage de se situer au point de rencontre entre l’amour des mots, l’amour des mélodies et l’amour de la scène et d’emprunter à toutes les passions qui sont les siennes depuis toujours : littérature, musique, théâtre et même – oui ! – cinéma. Car celle qui est devenue enseignante de la matière à l’Ecole normale supérieure après avoir passé l’agrégation de lettres modernes construit souvent ses chansons comme des petits récits invitant le spectateur à embarquer pour un voyage qui lui fait vivre des émotions puissantes. A partir de fin 2017, quand elle se produit tous les jeudis soirs seule sur scène pendant six mois aux Théâtre des Déchargeurs, la chanson prend soudain une place très importante dans sa vie : « Cette expérience a été un déclic, se souvient-elle. Je vivais pour mes jeudis soirs. Comme je rencontrais une forme de chaos dans ma vie personnelle, c’était ce qui me faisait tenir debout. C’est à partir de ce moment là que j’ai pris conscience que la chanson n’était pas quelque chose de périphérique dans ma vie mais qu’elle en était en réalité le centre ». La chanson devient pour elle une véritable nécessité, beaucoup plus forte qu’avant, qui lui permet de surmonter les épreuves personnelles qu’elle traverse, d’exprimer ses souffrances et de les dépasser : « Passé un point de violence en soi, il devient nécessaire d’extérioriser ce que l’on ressent et ce qu’on a accumulé : la création est une alternative à la noirceur », nous dit elle. L’entendre interpréter « Aimer quelqu’un » qui presque clôt son spectacle n’en laisse absolument aucun doute.

Un récit biographique qui retrace l’histoire de sa grand-mère

L’écriture d’un livre peut aussi être un exutoire à défaut d’une thérapie et Alissa publiera très bientôt son premier roman. Elle a déjà sorti en 2019 aux ateliers henry dougier dans la collection Une vie, une voix un récit biographique intitulé Lulu, fille de marin qui est une véritable déclaration d’amour à sa grand mère Lucienne Resmond, fille de marin et femme d’aviateur, née en 1928 à Plouër-sur-Rance, le village où Alissa a passé son enfance. « Je sais de ma grand-mère que c’est une femme du XXème siècle. Qu’elle a traversé des évènements, des coutumes, des relations, des chemins profondément ancrés dans leur époque. Qu’elle a vécu une féminité qui était la féminité de celles de sa génération, celles que l’on destinait d’abord à devenir des épouses et des mères, celles qui ont construit leur mariage, leur foyer, alors qu’elles n’étaient encore que des jeunes filles rêveuses, à peine sorties de l’enfance. […] », peut-on lire page 96. Sa grand-mère « Lulu » a encore aujourd’hui les larmes aux yeux lorsqu’elle se remémore le discours intimidant et glaçant qu’a prononcé le curé le jour de son mariage : « […] Je suis effrayé, disait quelqu’un, de penser que la vie dépend de deux ou trois « oui » ou de deux ou trois « non » prononcés de bonne heure. Oui ou non, veux-tu de ce travail, de cette position, de ce pays, de ce maître, de cette alliance, de cette vie ? Vous répondez, et tout est dit. Carrière fixée, peut-être insupportable. Travail fixé, peut-être impraticable. Foyer fixé, peut-être intolérable. C’est dit, c’est fait, ce sera jusqu’au dernier jour. »  Edifiant témoignage d’une époque où la liberté des femmes ne valait que roupie de sansonnet. Les temps ont bien changé, les enfants de Lulu auront vingt ans en 1968 qui balaiera ces conventions sociales d’un autre âge. Alissa est quant à elle résolument une femme moderne : « Je veux simplement être moi », proclame-t-elle dans sa chanson intitulée Les femmes des publicités. D’ailleurs il est bientôt 16 heures 40 et elle a à faire. Au revoir Alissa et merci pour les dix minutes de rab !

Cliquez ici pour accéder au site internet d’Alissa Wenz.

Pierre Josse : « Le 14ème est une extraordinaire terre d’aventure »

Il a été rédacteur en chef des Guide du Routard pendant quarante ans et en est toujours conseiller à la rédaction. Pierre Josse, l’éternel grand voyageur pas du tout rangé des pataugas, nous a gentiment accordé plus d’une heure de son temps au bar-restaurant Le Laurier pour nous faire partager son goût des autres, sa soif de découvertes qui l’a mené sur les cinq continents et sa passion pour le quatorzième arrondissement où il a élu domicile.

Prédestiné aux grands voyages

Dans Chroniques Vagabondes, un livre de souvenirs sorti il y a deux ans, Pierre Josse évoque les nombreux moments de bonheur que lui a procurés la découverte de plus de cent pays pendant sa vie de routard. Il revient aussi dans les premières pages sur les différentes périodes de son existence qui ont précédé son arrivée à la tête de la rédaction du fameux guide. Car ce sont sans doute ses expériences de jeunesse qui ont été les plus déterminantes pour lui ouvrir les yeux sur sa vocation de grand voyageur. « J’ai la chance d’être né coupé en deux, nous explique Pierre. Il y a en moi une partie ouvrière que je tiens de mon père et une partie petite bourgeoisie militaire coloniale que je tiens de ma mère. J’ai vécu cette déchirure qui est aussi une grande richesse pendant toute ma vie. » Toute sa jeunesse a été bercée par les récits de voyages parfois très impressionnants de sa mère dont le propre père était un officier de l’artillerie coloniale qui a notamment participé à la conquête de Madagascar en 1898 ainsi qu’aux fameux Cinquante-cinq Jours de Pékin en 1900 et qui a échappé de justesse et bien malgré lui à l’enfer de Verdun en 1916 pour aller mater la révolte des Annamites en Indochine. En adhérant aux Auberges de Jeunesse en 1936, sa mère devient également une des premières routardes de France. Le caractère rebelle de Pierre et l’esprit critique qu’il développe très tôt vont achever d’en faire un adepte des voyages. A dix-sept ans, il se fait en effet renvoyer de la Paroisse Saint-Laurent à Paris, ce qui conduit sa mère à l’inscrire chez les Eclaireurs, une association de scoutisme laïque grâce à laquelle il va pouvoir s’embarquer pour les Etats-Unis comme « camp counselor ». Exceptionnel pour l’époque ! Arrivé en Amérique au moment de la lutte pour l’émancipation des Noirs, il garde de cette expérience une multitude de fabuleux souvenirs (dont notamment le voyage de 14 jours en bateau Le Havre-New-York et une virée en Californie en bus Greyhound comme Kérouac) et bien sûr une vocation à vie pour l’aventure à l’étranger.

Changer le monde avec des guides

Son éducation et ses expériences de jeunesse vont nourrir son imaginaire et quand plus tard il partira pour le Vietnam pour réaliser son guide, il aura l’impression d’y être déjà allé par la grâce de sa mère et de ses grands-parents maternels qui y vécurent de nombreuses années. Même ressenti quand il réalisera le guide Bretagne sur les traces des origines bretonnes de la famille de son père: il s’y reconnaitra dans les paysages, la nature, la musique, la langue et les traditions. Les rencontres seront elles aussi bien sûr déterminantes. Pierre les racontent dans toute leur diversité et leur richesse dans Chroniques Vagabondes. Des rencontres avec des gens de peu comme avec d’illustres représentants des pays visités. Car renverser les valeurs et bousculer l’ordre établi n’a jamais fait peur à ce révolutionnaire dans l’âme qui a longtemps milité à la LCR, la bande d’Alain Krivine. Cette « boule de révolte » toujours engagée pour la défense des plus faibles admet pourtant volontiers n’avoir pas toujours fait preuve de courage pour prendre les décisions importantes qui concernaient sa propre vie, notamment sa vie professionnelle :« J’avance plutôt au coup de pied au cul et je mets en œuvre des stratégies inconscientes qui aboutissent à me faire virer ». C’est ainsi qu’il enchaine les métiers et les occupations – tour à tour décorateur-étalagiste, étudiant à l’université de Vincennes-Paris VIII, inspecteur commercial dans une grosse boîte allemande (mais rapidement viré bien sûr !), instituteur en prison (chassé en raison de sa trop grande proximité avec les détenus), bobinier-rotativiste et militant syndical à l’imprimerie Draeger (licencié au bout de 4 ans d’agitation) et enfin correcteur de presse et en édition au sein des célèbres Guides Bleus – avant de s’assagir au Routard où il fait ses premiers pas en 1978 comme correcteur et préparateur de copie. Le courant passe très bien entre Pierre et Philippe Gloaguen qui dirige la collection et qui apprécie à sa juste valeur l’extraordinaire richesse de son parcours. Il lui offre bientôt l’occasion de partir en voyage et l’investit du rôle de rédacteur en chef du guide en 1980. Pierre signe son premier gros coup éditorial en 1985 avec le guide de Paris : 100.000 exemplaires vendus ! Le guide est de fait un véritable OVNI, un objet hors normes qui, à rebours des guides classiques, consacre de longs développements aux quartiers populaires de Paris et juste le nécessaire aux quartiers les plus touristiques. « Ce guide, tout le monde l’attendait ! », se souvient-il en se félicitant d’avoir bien senti l’air du temps. Le Routard peut dès lors commencer à recruter de nouveaux collaborateurs qui viendront étoffer l’équipe dans laquelle travaillent aujourd’hui 75 personnes qui contribuent à changer la façon de voyager de millions de touristes à travers le monde.

Viscéralement attaché au 14ème arrondissement

Grand voyageur devant l’éternel, Pierre Josse n’en est pas moins viscéralement attaché à Paris et tout particulièrement à son 14ème arrondissement. Il s’est bien sûr beaucoup promené dans la capitale où il réside depuis 1948. Il a passé toute son adolescence au bord du Canal Saint Martin avant de passer cinq ans rue Saint Denis dans le Quartier des Halles. Puis il a vécu dix-neuf ans rue des Saint-Pères en plein Saint-Germain-des-Près pour finalement se fixer dans le 14ème, un arrondissement dont il est littéralement tombé amoureux : « Je mourrai dans le 14ème. J’ai tellement bourlingué que j’ai besoin aujourd’hui d’un port d’attache. Et l’empathie suintent toujours des murs de cet arrondissement populaire qui n’a pas encore été complètement normalisé et boboïsé même s’il évolue tout doucement dans ce sens ». Son territoire est le quartier de la rue Hallé où il réside : « Ma culture, c’est la rue Daguerre, la rue Boulard, la rue Mouton-Duvernet, la rue Hallé, l’avenue Coty, la Tombe Issoire ». Il y fréquente bien sûr les bistrots auxquels il a consacré un magnifique album photo avec Bernard Pouchèle en 1996 (La nostalgie est derrière le comptoir). Certains sont même devenus ses « cantines » comme par exemples Le Daudet rue Alphonse Daudet, Au Bistrot rue Lalande, Le Vaudésir rue Dareau ou L’Os Minothos rue Pernety. Autant d’endroits authentiques et chaleureux pour lesquels il se bat en militant pour la reconnaissance au Patrimoine Immatériel de l’UNESCO des Bistrots et Terrasses de Paris Pour leur Art de Vivre. « Le 14ème arrondissement est une extraordinaire terre d’aventure et peut-être mon île Marquise ! », dit-il pour conclure notre entretien et se préparer à se rendre à l’autre bout de Paris pour célébrer les 30 ans de Là-bas si j’y suis, une grande fête organisée par son pote Daniel Mermet. Je lui souhaite bonne route – bien évidemment !

Le Vaudésir, la force de la tradition des bistrots parisiens

Pierre-Christophe Hantz, patron du Vaudésir
Pierre-Christophe Hantz, patron du Vaudésir

Dans le quatorzième arrondissement de Paris en voie de boboïsation croissante subsistent encore quelques îlots de bonne tradition française, de celle qu’il faut absolument préserver quitte à employer les grands moyens comme par exemple le classement au patrimoine immatériel de l’Unesco. Christophe Hantz, le patron du Vaudésir situé au 41 rue Dareau, collectionne depuis des années les reportages télé, les articles de presse et les références dans les guides comme autant de trophées qui attestent de l’excellence de la formule traditionnelle du bistrot parisien qu’il a choisit de faire vivre et de perpétuer. Le Vaudésir, tout le monde en parle, alors nous aussi !

Un patron qui n’a pas pris le melon

La vérité, c’est que nous avons été bien agréablement surpris à Respect International lorsqu’à l’occasion de la publication d’un article de notre site sur la page Facebook du groupe Paris 14ème, nous avons reçu un message de Christophe Hantz nous invitant à faire sa connaissance. Ni une ni deux, nous nous sommes précipités dès le lendemain au Vaudésir pour rencontrer celui qui, comme en témoigne son site internet, a déjà reçu par le passé dans son bistrot la visite de nombreux journalistes (L’Auvergnat de Paris, TF1, France 3, France 5, Paris Première, etc.). Du Quartier Pernety à la rue Dareau, il y a un gros quart d’heure de marche que nous effectuons de bon matin dans le froid de l’hiver : rue Didot, rue d’Alésia, avenue du Général Leclerc, rue Rémy Dumoncel et nous voilà arrivés rue Dareau, une rue à l’aspect désertique soudainement illuminée, passé le pont du RER B, par la devanture du Vaudésir. Nous poussons la porte trop contents de trouver refuge dans un endroit chauffé. Comme à son habitude, Christophe est assis près de la cuisine pour sa séance quotidienne d’épluchage de pommes de terre. Voilà bien le signe qu’il n’a pas pris le melon et qu’il n’y a pas besoin d’être une grosse légume des médias pour engager la conversation ! Rassurés, nous commandons un café au comptoir (café bio Massaya à un euro). Entre deux clients, Christophe nous explique qu’il y a aujourd’hui une vingtaine d’années qu’il a repris cette affaire sur un coup de cœur au retour d’un séjour de trois ans en Afrique qui lui a permis de prendre du recul par rapport à ses études de droit international et surtout d’acquérir le goût du contact humain. Au Vaudésir, on refait le monde au comptoir en épluchant un œuf dur plutôt que pondre des commentaires d’arrêt et c’est sans doute tout aussi bien. Et fort de ses différentes expériences, l’ancien juriste sait s’adapter à tous ses clients « dont certains sont de gros intellos », nous précise Christophe, qui n’a de cesse de faire régner la simplicité, la convivialité et l’ordre de la vraie gentillesse dans son bar-restaurant.

Musique, belote, mâchons et traditions

Justement la porte s’ouvre et Christophe nous présente le nouvel arrivant, un artiste dessinateur du 14ème arrondissement avec lequel nous engageons immédiatement la conversation. Il n’y a pas vraiment d’anonymat au Vaudésir car le patron en connait tous les habitués dont la plupart sont du quartier : « Ce sont les gens des bureaux autour à midi et également des voisins, des retraités, les mamans le mercredi avec leurs enfants, un petit peu de tout en fait », nous indique-t-il. L’ambiance chaleureuse et familiale, éloignée de toute fausse sophistication, nous incite à nous attarder au comptoir en examinant le décor du bistrot dont le propriétaire assume complètement le style un peu vieillot qui fait tout le charme du lieu. « Le café est à cette adresse depuis 1883 et a toujours été « café, bois, charbon, vins » de patron en patron sans aucune interruption », précise Christophe. C’est en fait un incroyable décor XIXème siècle avec rajouts successifs et dans son jus. La glacière a été reconditionnée en frigo dans les années 50 et le comptoir a été refait à l’identique de celui qui a été confisqué pendant l’occupation, un modèle original datant de 1912. Le plafond un peu jauni de la salle principale porte les stigmates de l’époque où l’on pouvait encore y fumer. La colonne qui le soutient est ornée d’un angelot entouré de grappes de raisin. Sur le mur qui fait face au comptoir sont accrochées deux ardoises sur lesquelles figurent le plat unique du jour (à 8,20 euros !) et le choix des entrées, des fromages et des desserts ainsi que les prix pratiqués, tous très concurrentiels. A cause du relatif isolement de son bistrot, Christophe est condamné à rester compétitif et la recette marche très bien puisque son établissement ne désemplit pas à midi. A tel point que l’on doit nécessairement réserver si l’on veut obtenir l’une des quarante places disponibles pour le déjeuner. Le bureau de Respect International ne raterait pour rien au monde le paleron de bœuf braisé qui est le plat de ce lundi de janvier préparé comme tous les jours par Michèle, la cuisinière. Et comme chez nous on aime savoir de quoi l’on parle, deux couverts sont réservés pour midi. Verdict d’après déjeuner : très très bon ! Un service à la bonne franquette vient couronner la qualité des plats qui sont tous faits maison. Côté boissons, pas de soucis à se faire : Christophe a remporté en 2017 la Coupe du Meilleur Pot, un prix décerné par l’Académie Rabelais qui récompense chaque année un bistrot pour la qualité d’ensemble des vins français que l’on peut y boire. Le patron entretient volontiers la bonne convivialité qui préside au repas en organisant les mardis matin des mâchons et à l’occasion un concours de belote qui permet aux heureux gagnants de remporter un jambon d’Auvergne. Cela sans compter la Fête de la Musique qui voit rappliquer les musiciens de l’IMEP, l’école de jazz de la rue Emile Dubois et bien d’autres manifestations festives encore. Pour que vivent le quartier et la tradition des bistrots parisiens qui a encore de beaux jours devant elle, qu’elle soit ou non inscrite au patrimoine immatériel de l’Unesco !

Tournoi de belote au Vaudésir
Tournoi de belote au Vaudésir

Cliquez ici pour accéder au site internet du Vaudésir et ici pour accéder à sa page Facebook.

Hervé Jacob, le G.O. de la Place Moro-Giafferi

Pas un jour sans une publication dans le groupe Facebook des Amis de la Place Moro-Giafferi ! L’activisme d’Hervé Jacob au cœur du Quartier Pernety a de quoi susciter la curiosité et l’admiration des badauds. Nous avons voulu savoir quelle était la motivation de celui qui anime sans relâche notre cher barrio et connaitre les circonstances de la création de l’association qu’il préside.

L’impetus du réaménagement sans concertation de la Place Moro Giafferi 

L’association des Amis de Place Moro-Giafferi a été créée en 2014 en réaction à la décision prise par la Mairie du 14ème de réaménager la Place Moro-Giafferi : « Cette décision a été prise en 2013 juste avant les élections municipales sans que personne ne demande rien et sans concertation aucune, déplore Hervé. J’ai trouvé un peu dommage que ça se passe comme ça en catimini pour dépenser un reste de budget (environ 600.000 euros) et j’ai donc décidé avec deux ou trois copains de créer une association qui servirait de relais auprès de la Mairie pour exprimer les véritables besoins du voisinage de cette place ». C’est la rue du Château qui, selon eux, doit à l’époque être urgemment refaite. La Mairie en décidera autrement en raison du coût élevé des travaux de réhabilitation de cette rue. Qu’à cela ne tienne, Hervé et ses amis déposent les statuts d’une association dont l’objet va être de faire vivre le quartier et également de militer pour le réaménagement de la rue du Château. L’association contacte tous les candidats à l’élection municipale de 2014 pour les challenger sur ce sujet et constate avec satisfaction qu’ils le reprennent tous à leur compte dans leur programme électoral respectif. Fort de ce soutien implicite, l’association organise une « agora participative » plusieurs week-ends durant pour solliciter les avis des habitants de la rue et de ceux qui la traversent sur le projet de réaménagement. Cette consultation citoyenne aboutira au final à prévoir une voie unique pour les voitures dont il sera par ailleurs inversé le sens de circulation afin de résoudre les problèmes de bruit et de pollution que l’ancienne configuration n’était pas sans poser aux riverains qui y travaillent. Capitalisant sur ces premiers résultats concrets, l’association crée une page et un groupe Facebook qui vont servir de supports de communication avec les habitants du quartier. Quatre cents personnes en suivent aujourd’hui chaque jour l’actualité par ce moyen.

Les heures heureuses de la Place Moro Giafferi à la saison d'été
Les heures heureuses de la Place Moro Giafferi à la saison d’été

Une association vectrice de lien social 

Même si personne ne sait qui était de Moro-Giafferi (qui se soucie des avocats et des hommes politiques ?), tout le monde dans le Quartier Pernety connait la Place Moro-Giafferi, ses bars, ses restaurants et ceux des rues alentours qui forment le périmètre qui délimite le terrain de chasse d’Hervé Jacob : « Les parisiens ne connaissent généralement que les seuls deux cent mètres autour de chez eux. On a voulu faire pareil et ne pas dépasser le triangle formé par la rue Losserand, l’avenue du Maine et la rue Pernety prolongée par la rue de la Sablière. En gros, on va jusqu’au Laurier et pas au delà, jusqu’au Ton Air de Brest et pas au delà et jusqu’aux Tontons et pas au delà ! » Hervé est par la force des choses au courant de tout ce qui se passe dans le mini-village dont il raconte avec ses amis la vie à ses habitants : « Souvent on se sert des informations fournies par les commerçants eux-mêmes, celles qu’ils publient sur Facebook et qu’on republie derrière dans notre propre groupe. Ou bien alors il peut s’agir d’évènements dont on est témoin dans le quartier (incendie, manifestation associative, etc.) et qu’on relaie également. » Hervé, qui est par ailleurs conseiller de quartier, commence sa journée dès six heure et demi du matin Chez César et Paulo autour d’un café : « On vient régulièrement me voir avant sept heure pour un problème de logement ou même pour solliciter mon aide pour remplir des papiers administratifs. Et quand les commerçants font face à un problème, il viennent me voir également. Je sers en quelque sorte de médiateur vis-à-vis de la Mairie. » Les quatre cent membres du groupe sont ravis d’être alimentés de cette information locale et participent à leur tour à la fourniture de tuyaux et de potins dont Hervé et ses amis font leur miel. Rien de tel pour briser l’anonymat de la capitale parisienne. Pour communiquer, ils choisissent volontiers les photographies facilement prises par le moyen d’un smartphone : « Les gens ne lisent pas les publications sans photo », témoigne Hervé. Même s’il se défend de vouloir faire du buzz à tout prix, Hervé apprécie bien sûr à leur juste valeur les retours des membres du groupe sur les publications. Ces retours ont notamment été très nombreux lors de la Coupe d’Europe de football dont la finale a réuni plus de mille personnes sur la Place Moro-Giafferi de même que sur le texte qu’il a publié lors du récent drame de l’attaque au couteau de Villejuif dont l’auteur résidait rue Pernety. Mais le groupe intéresse aussi les personnalités politiques qui sont nombreuses à en être membres. Une aubaine pour Hervé qui comptent bien en cette période pré-électorale rééditer son exploit de 2014 en réussissant à les sensibiliser à la nécessité d’aménager le parking Didot en parking temporaire afin de compenser la disparition de places de voiture occasionnée par les travaux de réhabilitation de la rue du Château.

Cliquez ici pour accéder à la page Facebook du groupe public des Amis de la Place Moro-Giafferi.

Lucile Denizot n’a pas peur du grand méchant loup

La liberté fait peur à beaucoup mais certainement pas à Lucile Denizot. Il n’y a guère qu’avant de monter sur scène qu’elle est saisie par le doute. Pour le reste, c’est toujours tout à trac ! C’est souvent d’un seul jet que cette artiste à la spontanéité désarmante créé les textes de ses chansons. Elle ne s’est pas non plus posé trop de questions avant de partir à l’âge de vingt ans comme volontaire sur un chantier de reboisement au Togo. « Just do it ! », telle semble être la devise de cette gauloise brune sans filtre. Une leçon pour tous les frileux de la vie !

Fibre altruiste et tropisme africain

L’enfance de Lucile qui est née à Sancerre dans le Berry fleure bon le terroir, le vin blanc et le fromage de chèvre. Ses grands parents du côté maternel sont des entrepreneurs qui se sont lancés avec succès dans l’affinage et la commercialisation industriels du crottin de Chavignol. Elle est élevée par sa mère, médecin scolaire, tandis que son père exerce la profession de psychiatre addictologue. Après son bac, Lucile s’envole pour le Togo puis le Bénin dans le cadre de missions de reboisement organisées par les Clubs UNESCO. C’est encore l’Afrique qui continue de susciter son intérêt pendant qu’elle étudie les relations internationales à l’Ecole des Hautes Etudes Internationales de Paris. Elle enchainera avec un troisième cycle à la Sorbonne en consacrant son mémoire de DESS à l’allègement du travail domestique en milieu rural sahélien. Après son stage de fin d’études effectué au Burkina Fasso, elle devient chargée de mission au Sénégal pour mettre en place différents projets humanitaires. Le pli est pris : c’est aux autres qu’elle va consacrer sa vie plutôt que la perdre à courir après l’argent. C’est ce qui l’amènera par la suite à devenir animatrice socio-culturelle puis enseignante suppléante à l’issue d’un passage à l’IUFM d’Anthony. Nombreux sont les projets sur lesquels elle travaille, soit en direction des enfants, soit en direction des plus démunis. En 2014, dans le cadre de L’Enfance de l’Art, l’atelier d’arts plastiques pour enfants-adolescents qu’elle a fondé en 2009, elle anime Les Enseignes des enfants où trente six enseignes sont créés par des enfants pour trente six boutiques de la rue Raymond Losserand dans le XIVème arrondissement de Paris. Entre 2016 et 2018, elle devient responsable de l’animation et du bénévolat du centre d’hébergement d’urgence de l’Ordre de Malte abrité par la péniche Le Fleuron Saint-Jean dans le XVème et organise des activités sportives et artistiques ainsi que des sorties et des soirées culturelles à destination d’hommes sans domicile accompagnés de leur chien. Toutes ces expériences souvent effectuées aux confins des activités artistiques ne sont en réalité que le versant professionnel d’une créativité qu’elle exprime par ailleurs par la confection d’œuvres d’art ou l’écriture de chansons. 

Reboisement en Afrique à 20 ans
Reboisement en Afrique à 20 ans

Des bouquets-sculptures aux concerts solo

Car Lucile a en réalité toujours mené une double vie et cultivé le goût des arts. Le goût des objets d’art en premier lieu qui la fait tomber en pâmoison devant la collection de masques africains de sa mère pendant son enfance et qui la fait se transformer en brocanteuse de poche dès l’âge de huit ou neuf ans. Ses premières sculptures datent de 1996-1997 et témoignent de sa passion pour les fleurs en plastique ainsi que de son goût pour la déco des années 50. C’est le début de la série Plastiflores et Florifères, des assemblages ludiques et hétéroclites aux couleurs acidulées qui ont été exposés dans plusieurs galeries et bars parisiens, notamment du XIVème arrondissement. Ces bouquets-sculptures ainsi que d’autres œuvres bois et textile vont lui valoir un certains succès puisqu’elles seront le sujet d’un numéro de l’émission Talents de vie diffusée sur France 2 et de plusieurs articles de magazines de décoration.  Mais Lucile, peut-être saisie par la peur de réussir, préfère arrêter la production et laisser d’autres s’inspirer de ses créations originales. Elle stocke aujourd’hui toutes les œuvres qu’elle a conservé de cette période faste dans son atelier de la rue du Moulin Vert situé à quelques pas de celui où Alberto Giacometti a habité toute sa vie. Lucile n’est pourtant pas seulement une artiste plasticienne. Elle a également écrit plusieurs contes pour enfants toujours à l’heure actuelle inédits et surtout des textes de chansons dont certains ont été mis en musique par Rémi Bienvenu. C’est lui qui le premier a repéré son talent de compositrice de chansons qu’elle n’a de cesse de perfectionner aujourd’hui avec Claude Lemesle qui fut parolier de Jo Dassin. Elle a déjà eu l’occasion de se produire à l’occasion d’une quinzaine de concerts et s’active maintenant à la réalisation de vidéos sur YouTube pour diffuser ses créations le plus largement possible. Méchant Loup dont elle a écrit les paroles et la musique n’est sans doute que la première d’une longue série !

Cliquez ici pour accéder à la vidéo YouTube de Méchant Loup.

Vous pouvez trouver un autre portrait de Lucile Denizot dans Visages du XIVe de Béatrice Giudicelli et France Dumas.

 

Le 14ème en portraits de Béatrice Giudicelli

Alienis pedibus ambulamus. Nous marchons tous dans les pas des autres et Respect International n’échappe pas à la règle, qui n’a rien inventé en réalisant les portraits des personnalités marquantes du 14ème arrondissement de Paris. Béatrice Giudicelli avait ouvert la voie bien avant nous en publiant dès 2011 aux éditions Carnets-Livres Visages du XIVe suivi en 2017 à Riveneuve Editions de Figures du XIVe arr.. La moindre des politesses à l’égard de notre remarquable prédécesseur était donc de la solliciter pour une interview. Béatrice a fini par céder à nos supplications et nous nous sommes rencontrés en ce début d’année 2020 au café Les Artistes de la rue Didot pour qu’elle nous fournisse la matière d’un portrait de la portraitiste.

Le goût des autres puissance 14

Béatrice n’est pas née dans le quatorzième arrondissement de Paris. Cette Cannettane d’origine ne se souvient pas non plus avoir toujours voulu écrire. Après son baccalauréat, elle s’inscrit en prépa HEC puis se rabat sur des études d’économie. Elle commence par travailler dans les télécoms en tant que chargée d’études économiques mais s’y « ennuie à cent sous de l’heure ».  Les métiers de la communication correspondent plus à sa fibre personnelle. Après avoir rongé son frein pendant plusieurs années, elle finit par obtenir un poste au service de communication de l’Autorité de Régulation des Télécoms (ART devenue ARCEP). Elle y devient rédactrice en chef de la lettre d’information externe qu’elle transforme complètement. C’est de cette époque que nait le projet d’écrire un livre. Elle perd son emploi à la suite d’une restructuration et devient pigiste avant de collaborer à France Active où elle prend grand plaisir à réaliser les portraits d’entrepreneurs de la vie sociale et solidaire : « Cette expérience a été une révélation. Je me suis sentie en osmose et en empathie complète avec mes interlocuteurs. Leur parcours semé d’embûches m’a vraiment interpelée et inspirée. J’étais soudain portée par une veine créative et mes articles ont tous été très bien accueillis. C’est ça qui a lancé le livre Visages du XIVe car je sentais que j’avais des choses à exprimer ». C’est en effet cette énergie positive qui transparait quand on lit ce premier opus de Béatrice magnifiquement illustré par les dessins de France Dumas. Une énergie soutenue par une belle générosité puisqu’on y retrouve au milieu des stars que sont Cabu ou Jean Lebrun des gens moins illustres mais qui dans leur grande diversité ont en commun d’ajouter un supplément d’âme à l’arrondissement de Paris qu’elle a choisi d’habiter depuis aujourd’hui plus de vingt ans. Des artistes bien sûr mais également des responsables associatifs, un jardinier, un libraire, une gardienne d’immeuble, un réparateur de cycles et bien d’autres encore qui sont autant de pittoresques et attachants personnages du 14ème. Tous sont porteurs d’un univers qui leur est propre, chargés d’une histoire personnelle plus ou moins chaotique, marqués par des combats et des blessures qui ont forgé leur caractère, et soutenus par des espoirs qui les font tenir et avancer. « En écrivant ce livre, j’ai tout à coup essayé de comprendre les autres de l’intérieur alors que jusque là ils étaient très lointains. Il y a tellement de choses à explorer chez les gens. J’ai cherché à capter la magie de chacun », témoigne Béatrice. Son goût des autres et de l’écriture va l’amener à renouveler l’expérience et sortir en 2017 un second livre intitulé Figures du XIVe arr. toujours illustré par France Dumas et réalisé avec le précieux concours de François Heintz, un collaborateur du journal de quartier associatif La Page du 14è arrondissement aujourd’hui décédé. Une réception est organisée à cette occasion à la Mairie du 14ème, qui vient saluer le travail effectué par Béatrice et ses amis (*). De quoi l’encourager à voir grand et à nourrir de nouveaux projets.

Créer un lieu de rencontres avec les artistes

Car Béatrice qui s’occupe au quotidien d’accompagner des élèves en situation de handicap n’est jamais rassasiée de rencontres dont elle s’attache à faire profiter les autres. De diners entre amis en soirées musicales qu’elle accueille régulièrement à son domicile de la rue des Suisses, elle s’est constitué un réseau d’amis et de connaissances qui ont en commun d’aimer animer et faire vivre le Quartier Pernety. Son projet serait aujourd’hui de créer un espace similaire à celui qu’a animé Jean Lebrun au Café El Sur sur le boulevard Saint Germain il y a maintenant vingt cinq ans. Le célèbre journaliste et producteur de France Culture y avait coutume de recevoir des invités pour parler de leur univers personnel, de leur carrière et de leur actualité. Ce salon des temps modernes pourrait très bien se tenir au Poinçon, l’ancienne gare de la Petite Ceinture, qui dispose déjà de toute la logistique nécessaire. Béatrice se voit bien en animatrice de débats entourée de chroniqueurs intervenants sur le thème et autour de l’invité de la soirée. Le 14ème arrondissement a toujours été un territoire d’élection pour les artistes et nombre d’entre eux y sont restés très attachés comme par exemple Renaud à qui Béatrice a fait parvenir Visages du XIVe et qu’elle rêve depuis toujours d’interviewer. L’avenir nous dira si ce beau projet pourra un jour se concrétiser. En attendant de le faire progresser, Béatrice, qui a gardé intacte sa curiosité pour les autres, continue de se régaler chaque jour de la lecture du portrait de dernière page de Libération.

(*) A également été projeté lors de cet évènement un film sur Margaret Skinner, figure des combats urbanistiques du quartier Pernety-Plaisance, réalisé par Béatrice et monté par Alain Gorich avec des dessins de France Dumas.

 

« Les Jardins Numériques » et l’IUT de Bobigny s’allient contre la fracture sociale

Pascal Vaillant et Joseph Han au "Laurier"
Pascal Vaillant et Joseph Han au « Laurier »

« Les Jardins Numériques », une association de la Porte de Vanves, s’est associée à l’IUT de Bobigny pour favoriser l’inclusion numérique et sociale de tous en concevant une plateforme informatique dont la vocation est de permettre la mise en relation des « décrochés du digital » avec des personnes aidantes de toutes les nationalités. Nous avons rencontré au bar-restaurant « Le Laurier » Joseph Han, le président des « Jardins Numériques », et Pascal Vaillant, informaticien-linguiste et enseignant en informatique à l’IUT de Bobigny, qui sont les instigateurs et les porteurs de ce magnifique projet solidaire.

Un portail multilingue de mise en relation et d’accès au droit

C’est sur une constatation de départ identique qu’a été créé « Respect International » : la difficulté des plus fragiles et des plus vulnérables à défendre leurs droits. La fracture sociale est aujourd’hui de plus en plus une fracture numérique dans la mesure où l’accès aux droits et aux services se fait généralement via l’outil internet dont le maniement par les séniors et les ressortissants étrangers demeure parfois très problématique. « Les besoins sont énormes », insiste Joseph Han dont les parents ne parlent pas un mot de français. D’où l’idée de créer un instrument qui soit un moyen de mettre en relation ceux qui ont besoin d’aide et ceux qui sont disposés à leur donner un coup de main en français ou dans toute autre langue et qui soit également un outil pédagogique de stockage d’informations qui servirait de bibliothèque numérique multilingue à la disposition de tous. S’agissant de la mise en relation, l’idée est d’amarrer une personne bien intégrée et socialement agile à une (ou plusieurs) personne(s) rencontrant des difficultés pour s’insérer notamment parce qu’elle(s) ne maitrise(nt) pas internet et/ou parce qu’elle(s) parle(nt) et/ou écrive(nt) difficilement le français. La population migrante se trouve tout particulièrement démunie à son arrivée sur notre territoire. L’objectif du dispositif est de mettre en relation des personnes originaires du même pays ou de la même région du monde et qui partagent la même langue pour créer une dynamique d’entraide. La bibliothèque numérique multilingue permettra quant à elle un accès facilité à une documentation de base par celles et ceux qui doivent se débattre dans les méandres de la législation/réglementation française. Elle consistera en des articles et en des tutoriels en ligne dans toutes les langues et sera enrichie en permanence en capitalisant sur les services rendus par les aidants dans le passé. Pas de place à l’amateurisme puisque ce sont des interprètes assermentés qui devront se charger des traductions des documents permettant l’accès au droit. Le projet tel qu’il a été conçu par « Les Jardins Numériques » a été regroupé avec celui de neuf autres associations et présenté au budget participatif 2019-2020 de la Ville de Paris. Les parisiens l’ont largement plébiscité puisqu’il a obtenu 32.000 voix et est arrivé en deuxième position juste derrière le projet environnemental et climatique. Il a donc toutes les chances d’être réalisé d’autant qu’il bénéficie aujourd’hui de l’appui logistique d’une équipe d’étudiants informaticiens de l’IUT de Bobigny.

Soutenance du projet en mars 2019 à l'IUT de Bobigny
Soutenance du projet en mars 2019 à l’IUT de Bobigny

Une équipe d’étudiants de l’IUT de Bobigny dédiée au projet

C’est en effet là que Pascal Vaillant entre en scène. Cet enseignant en informatique très impliqué dans la vie associative du 14ème arrondissement de Paris puisqu’il est par ailleurs secrétaire chargé de la communication de « Paris 14 Territoire de cinéma » rencontre Joseph Han en 2018 à l’occasion du premier festival de films organisé par l’association de cinéphiles. Les deux hommes se découvrent des centres d’intérêts communs et Pascal a tôt fait de s’enthousiasmer pour le projet de plateforme numérique solidaire de Joseph. Car c’est typiquement le genre de projet qu’il peut faire développer par les étudiants dont il a la charge au département des métiers de l’internet et du multimédia de l’IUT de Bobigny. Il les fait travailler en 2019 dans le cadre d’une compétition internationale pour réaliser un site internet multilingue répondant aux objectifs poursuivis par Joseph. Sept prototypes de site sont de cette manière réalisés dont un qui a été élu prototype gagnant pour servir de base aux développements futurs. A la rentrée dernière, il met en place au niveau licence un projet tutoré réunissant des étudiants développeurs, infographistes et chargés de communication pour faire avancer le projet de plateforme. Le site fonctionnel ou « coquille » devrait pouvoir être livré en mai 2020. Pour qu’il fonctionne concrètement, il faut bien sûr constituer une base d’aidants suffisante. C’est la raison pour laquelle ont été sollicités des chargés de communication dont la mission est de promouvoir le concept à l’extérieur à partir de mai 2020 (dans les associations et foyers s’agissant des personnes aidées et sur les réseaux sociaux s’agissant des aidants). La mise en service de la plateforme devrait pouvoir intervenir en 2021, ce qui pourrait correspondre au déblocage des fonds du budget participatif. Car la Ville de Paris qui organise des journées de la solidarité reste bien sûr un partenaire clef pour faire aboutir le projet porté par Joseph et Pascal. Nous ne doutons pas qu’ils sauront convaincre tous les élus municipaux quelle que soit leur couleur politique tant qu’il est vrai que ces derniers ne peuvent être insensibles aux efforts déployés pour réduire la fracture sociale par le biais de l’inclusion numérique de tous.

Cliquer ici pour accéder à l’agenda partagé des « Jardins Numériques ».

Florentin Letissier : « Un audit écologique du budget de la Ville de Paris est nécessaire »

Florentin Letissier est maire adjoint chargé de l’environnement et de l’économie sociale et solidaire à la Mairie du 14ème arrondissement de Paris depuis 2014. Ce Nantais d’origine sera tête de liste écologiste à la prochaine élection municipale de 2020 à Paris 14ème. Il a accepté d’étrenner la nouvelle rubrique de notre site internet consacrée à cette élection en répondant à nos questions et en nous accordant cet entretien fleuve garanti non pollué.

Respect International (RI) : Florentin Letissier, qui êtes vous ? Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Florentin Letissier (FL) : Je m’appelle Florentin Letissier. J’ai trente trois ans. Je suis né en 1986 à Nantes où je suis resté jusqu’à l’âge de dix huit ans, jusqu’à mon bac. Puis je suis parti à Bordeaux pour faire des études de science politique. A vingt-trois ans j’ai passé et obtenu l’agrégation d’économie et je suis devenu professeur de sciences économiques et sociales. J’enseigne depuis 2010 au Lycée Blaise Pascal d’Orsay dans l’Essonne et également pour un tiers de mon temps depuis 2013 en classe préparatoire économique au lycée Vilgénis à Massy. Mais j’habite à Paris depuis dix ans pour satisfaire ce qui est sans doute un rêve de provincial. J’ai choisi de m’installer dans le 14ème arrondissement pour une raison très simple : l’accès direct à Orsay par le RER B à partir des stations Cité Universitaire ou Denfert Rochereau. Je suis donc également élu à la Mairie du 14ème arrondissement de Paris et je partage mon temps entre ces deux activités.

RI : Quel a été le déclic ou quels ont été les déclics qui vous ont amenés à vous intéresser à la politique et à l’écologie ?

FL : En fait, je me suis toujours intéressé à la politique. Dans la petite commune de Saint-Sébastien-Sur-Loire où résidaient mes parents professeurs, j’ai été très trop délégué de classe et en CM1-CM2 je faisais partie du conseil municipal des enfants de la commune. J’ai toujours aimé la vie politique locale et faire des projets au niveau local. Je me souviens que le premier projet que j’ai porté en tant que membre du conseil municipal des enfants de ma commune était d’installer des panneaux spéciaux pour faire respecter le droit prioritaire au stationnement des personnes handicapées sur les places de parking qui leur sont dédiées. J’aime me rendre utile dans le cadre de projets qui intéressent la collectivité. Le déclic écologique est venu plus tard quand j’étudiais la science politique à Bordeaux en lisant plusieurs livres dont un livre d’entretiens avec Alain Lipietz, un économiste écologiste qui explique en quoi l’écologie peut être un système économique alternatif, et également « Pétrole Apocalypse » d’Yves Cochet qui m’a véritablement secoué en me faisant prendre conscience à quel point nous sommes dépendants des énergies fossiles. C’est donc plus un cheminement intellectuel par les livres que par les choses du quotidien (végétarisme, amour du vélo, etc.) auxquelles je suis venu par la suite en adoptant des reflexes écologiques dans la vie de tous les jours.

RI : Et en tant qu’économiste plus qu’en tant que militant écologiste, quelles sont les penseurs qui vous ont le plus marqué et influencé hormis Alain Lipietz ?

FL : Le problème avec l’économie, c’est que les économistes majeurs de la fin du XIXème siècle jusqu’à très récemment étaient des économistes qui s’occupaient très peu de la question environnementale. Il y a certes par exemple Nicholas Georgescu-Roegen qui est un mathématicien et économiste hétérodoxe américain d’origine roumaine qui a intégré l’idée selon laquelle on allait à long terme vers un épuisement des ressources naturelles et qu’il fallait en tenir compte dans les modèles économiques [NDLR :  Ses travaux ont servi d’inspiration au mouvement de la décroissance]. Mais finalement ça reste assez marginal. Même les économistes keynésiens qui sont sensibles à la question de la redistribution des richesses ne sont pas du tout des écologistes car ils sont largement favorables au productivisme et à ce qui soutient la croissance. Finalement c’est vrai que paradoxalement il n’y a pas beaucoup d’économistes écologistes qui m’ont inspiré à part Alain Lipietz. Les écologistes qui m’ont inspiré sont plus des politiques en réalité. Car des théoriciens de l’économie qui ont vraiment fait de l’écologie il y en a à vrai dire très peu.

RI : L’économiste libéral Jean Tirole a aujourd’hui intégré les contraintes écologiques. Il consacre un chapitre de son livre « Economie du bien commun » au défi climatique.

FL : Pour moi, Jean Tirole c’est la pensée de la croissance verte. C’est l’idée qu’on peut continuer à avoir de la croissance économique parce qu’en développant les énergies renouvelables on crée des entreprises dans ce secteur-là et donc on fait de la croissance. Mais il n’y a pas chez lui de critique du fait que nos standards de consommation sont beaucoup trop élevés. Je pense pour ma part qu’il faut être un peu plus dans la sobriété et puis également dans la lutte contre les inégalités. Quand on voit aujourd’hui la manière dont les émissions de CO2 se répartissent, on constate que ce sont les très riches qui émettent énormément de CO2 de par leur mode de vie parce qu’ils prennent beaucoup l’avion et qu’ils consomment beaucoup de ressources naturelles. Il ne me semble pas que ces derniers aspects appartiennent à la pensée de Jean Tirole. En tant qu’écologiste on ne peut pas selon moi défendre la croissance du PIB parce que le PIB est un indicateur qui est complètement aveugle à la question de l’environnement. Les écologistes sont forcément critiques de la croissance. Ce qui les différencie c’est le degré de radicalité. Il y en a certains qui sont franchement décroissants, qui pensent qu’il faut réduire drastiquement notre consommation de biens et services. Pour ma part, je ne suis pas dans la collapsologie. Si l’on doit effectivement adopter un mode de vie plus sobre, cela ne veut pas dire que notre niveau de vie doit forcément se dégrader et que l’on doit renoncer à des biens de consommation du quotidien qu’on a pris l’habitude d’utiliser. Il y a beaucoup de gaspillage énergétique et alimentaire, ça c’est une vérité. Mais si l’on revient à un usage plus raisonné des ressources, je pense que l’on peut tout à fait s’en sortir. Mais cela implique que les plus fortunés fassent un effort substantiel. Je veux parler des très riches et puis également des grosses entreprises. Si l’on veut sauver la planète, 30% viendra des comportements individuels des particuliers et 70% viendra des grosses entreprises, notamment de celles qui exploitent les énergies fossiles. Je m’oppose fermement à la culpabilisation des classes moyennes et des classes populaires, de ceux qui habitent la banlieue et qui ont besoin de prendre leur voiture pour aller travailler. Il faut certes leur proposer des alternatives, mais en aucun cas les culpabiliser.

RI : Justement puisque nous parlons travail, comment conjuguer décroissance ou croissance maitrisée et emploi puisque les classes moyennes et populaires tirent leurs moyens de subsistance du travail ?

FL : Le mot croissance signifie aujourd’hui croissance du PIB. Je ne suis pas pour la croissance du PIB. Il faudrait à la limite arrêter de regarder cet indicateur. Je milite pour la croissance d’autre chose, par exemple des emplois dans certains secteurs spécifiques de l’économie. Il faut raisonner en terme de croissance de certaines productions qui sont compatibles avec l’environnement. Si l’on produit plus d’agriculture biologique par exemple, si les coopératives d’agriculteurs bio font plus de chiffre d’affaire, c’est de la bonne croissance. Si en revanche les producteurs de pétrole font plus de chiffre d’affaire, c’est de la mauvaise croissance. Il faut en fait se mettre d’accord sur ce qui doit croître et ce qui doit décroître. Avec des nouveaux indicateurs qui font aujourd’hui l’objet de débats. Des gens comme l’économiste américain Stiglitz par exemple disent qu’il faut créer des nouveaux indicateurs de richesse.

Premiers candidats de la liste EELV 14ème
Premiers candidats de la liste EELV 14ème

RI : Pour en venir maintenant à la campagne des municipales de 2020 à Paris, quels sont les thèmes que vous allez développer pour séduire les électeurs et remporter leurs suffrages ?

FL : Il y a bien sûr les thèmes traditionnels des écologistes. La nature en ville en est un, puisque nous sommes dans une ville extrêmement bitumée et extrêmement minérale, ce qui n’est pas sans poser de nombreux problèmes dont les pics de chaleur dont nous avons été témoins cet été. On a eu des records de chaleur inédits, plus de 40 degrés mesurés à la station météo Montsouris. Bien évidemment, le béton renforce cet effet. Donc mettre beaucoup plus de végétal en ville c’est très important. Mais pas du végétal à la manière d’Anne Hidalgo, c’est-à-dire du végétal dans des bacs comme on en voit par exemple rue Daguerre. Non, il faut vraiment enlever du bitume et planter pleine terre. Cela crée de la biodiversité et cela fait de la fraicheur sans compter l’aspect esthétique. Les gens sont heureux d’avoir de la nature en ville. Il y a également l’axe des transports et des déplacements. On n’est pas allé assez loin sur le vélo notamment. Il faut des vraies pistes cyclables en site propre et il faut des vrais parcours sécurisés pour les vélos. Des choses ont bien sûr été faites mais il faut passer à la vitesse supérieure dans ce domaine. On sait très bien que seulement moins de la moitié du plan vélo de la Ville de Paris a été achevée. Nous voulons en faire une vraie priorité. Il est également nécessaire de reconquérir de l’espace pour les piétons car on oublie trop souvent que la marche est le premier mode de déplacement à Paris. Il y a aussi des choses à faire au niveau des places de parking. Il y a beaucoup de places de parking qu’on pourrait supprimer en surface pour mieux exploiter les places de parking des sous-sols. Les bailleurs sociaux disposent de beaucoup de places de parking en sous-sol qui ne sont pas utilisées. Ce sont celles-là qu’il faut mobiliser pour que les gens se garent, mais en surface il faut enlever des places de parking pour élargir les trottoirs et continuer le travail sur les pistes cyclables. A côté de ces sujets traditionnels pour les écologistes, il y a aussi le sujet du logement qui est un vrai sujet car cela coûte de plus en plus cher de se loger à Paris. Nous nous battons depuis des années pour que soit effectué un recensement de toutes les surfaces vides ou vacantes de l’arrondissement (logements ou bureaux) pour pouvoir utiliser comme la loi nous le permet le droit de réquisition. Il y a énormément de ces places libres ou vacantes à Paris. Tout le monde doit s’indigner de voir des gens dormir sur le trottoir à côté d’une vitrine vide parfois illuminée. Il faut tout faire pour mettre des mètres carrés supplémentaires à la disposition des gens qui en ont vraiment besoin moyennant bien sûr compensation financière aux propriétaires à l’issue d’une négociation avec ces derniers. Il faut par ailleurs continuer à faire du logement social mais plus par le moyen de la préemption que par celui de la construction de nouveaux logements. Dans des immeubles déjà existants, la ville peut très bien acquérir des appartements pour les transformer en logements sociaux en respectant les équilibres entre les quartier. Pour la prochaine mandature, je ne suis pas favorable à la construction de nouveaux immeubles de logements sociaux car la densité de constructions est déjà trop forte à Paris. Enfin, il faut aussi penser les bassins de vie et d’emplois à l’échelle de la métropole et de la région.

RI : N’est-ce pas prendre le risque de voir encore augmenter la dette de la Ville de Paris ?

FL : C’est vrai, il y a un sujet sur le budget. La dette de la ville de Paris a effectivement augmenté. La question est de savoir quel est le niveau acceptable de dette et surtout pourquoi on s’endette. Il faut regarder la dette par habitant plutôt que la dette globale. Quand on regarde la dette par habitant, Paris est tout à fait dans les clous. Ce qui me gêne en revanche, c’est qu’on s’endette pour des choses qui n’en valent pas la peine. De ce point de vue là, les écologistes sont très sensibilisés à l’anti-gaspillage budgétaire. Nous avons ainsi été très critiques de la candidature de Paris aux Jeux Olympiques de 2024. Les dépenses très importantes que cela va générer, sans doute d’ailleurs largement sous-budgétées, ne bénéficieront pas directement aux parisiens. Si je suis élu à la Mairie du 14ème et si les écologistes sont élus à la Mairie de Paris, la première chose que nous ferons c’est un audit budgétaire de la Ville de Paris. Toutes les dépenses de la ville seront examinées pour savoir si elles ont une utilité écologique et sociale, et nous n’hésiterons pas à stopper les dépenses qui ne vont pas dans ce sens. Il faudra faire des économies dans certains secteurs, par contre il faudra accepter de dépenser et peut-être même de s’endetter dans des proportions raisonnables dans d’autres secteurs. Il faut également aller plus loin en matière de transparence. La Ville de Paris a déjà fait des efforts en ce sens car elle a mis en place un site qui donne accès à des données assez précises sur son budget de fonctionnement, mais je pense pour ma part qu’il faudrait adopter la même démarche au niveau de l’arrondissement pour mieux informer les 150.000 habitants qu’il compte, en matière de travaux, de financement aux associations, etc. Les écologistes sont très attachés à la transparence en matière d’utilisation des deniers publics.

RI : D’autres thèmes de campagne encore ?

FL : Oui, la démocratie locale. Là encore, nous ne prétendons pas que rien n’a été fait sous cette mandature – je pense notamment au budget participatif qui est une très bonne idée – mais l’on peut encore sans doute aller plus loin s’agissant notamment des conseils de quartiers qui ne sont toujours pas des instances vraiment représentatives de la population. Il serait souhaitable que les conseils de quartiers qui se sont par le passé volontiers saisis des questions de voirie et de propreté notamment se saisissent également des problèmes et projets écologiques (végétalisation, compost, etc.). Il faut également que les conseils de quartiers arrivent à attirer les plus jeunes. Leur moyenne d’âge est en effet assez élevée. La Mairie peut sans doute travailler là-dessus en développant une communication qui soit plus attractive sur les conseils de quartier et aussi en leur octroyant davantage de budget pour qu’ils puissent disposer de plus de leviers d’action. Les budgets des conseils de quartier existent mais sont étonnamment sous-utilisés à l’heure actuelle alors qu’ils ne sont pas très conséquents. Peut-être faudrait-il plus de souplesse et d’autonomie dans le fonctionnement des conseils de quartier pour leur permettre de porter des projets d’envergure.

La sécurité qui est la première des libertés est également un thème que nous souhaitons porter dans le cadre de cette campagne. Nous allons sortir un plan sécurité pour le 14ème. La situation de certains quartiers ne s’est vraiment pas améliorée ces dernières années et nous voulons prendre ce problème à bras le corps. Notre tête de liste David Belliard a justement présenté ce matin [NDLR : 21/11/2019] à la presse notre plan sécurité pour Paris. Il a notamment insisté sur le rôle des Brigades de Prévention et de Sécurité Locale qui sont des personnels municipaux qui ne disposent pas d’arme léthale et dont le rôle est de patrouiller sur le terrain, de désamorcer les conflits, de faire de la médiation et éventuellement de la verbalisation. Leur action peut être très utile dans certains quartiers – je pense au Quartier Pernety, à la Porte d’Orléans ou à la Porte de Vanves – notamment auprès des jeunes pour lesquels il faut également prévoir des lieux de rencontre qui soient des alternatives à la rue. Il faut que ces personnels viennent à leur rencontre, les connaissent, les côtoient dans une logique préventive pour résoudre les problèmes de sécurité qu’on ne va pas régler en mettant de la police armée à chaque coin de rue. Il y a beaucoup de lien social à retisser et je souhaiterais pour ma part que l’on crée une antenne pour ces brigades dans le sud de l’arrondissement à la Porte d’Orléans ou à la Porte de Vanves dans la mesure où la police nationale est basée au nord avenue du Maine. Tout au long de son mandat Anne Hidalgo s’est positionnée en défaveur de la police municipale. Elle a aujourd’hui changé de pied, ce qui est l’aveu de lacunes certaines de la municipalité en place en matière de sécurité. Nous pensons pouvoir faire mieux qu’elle en investissant dans la mise en place de telles Brigades de Prévention et de Sécurité Locale plutôt que dépenser des millions pour les Jeux Olympiques. Nous préférons dépenser l’argent des contribuables pour les besoins des habitants au quotidien plutôt que le consacrer à des dépenses de prestige au nom de la compétitivité internationale de la ville.

RI : Il y a d’autres thèmes sur lesquelles l’équipe d’Anne Hidalgo est régulièrement épinglée, notamment celui de la saleté et celui des travaux.

FL : Le procès qu’on fait à Anne Hidalgo sur le thème de la saleté à Paris est assez injuste car beaucoup de moyens ont été déployés pour la propreté de la ville. Il faut bien sût continuer à le faire, mais il faut également responsabiliser les gens qui ont parfois des comportements inacceptables et choquants. La ville ne peut pas tout faire et il faut que les habitants réalisent que ce sont leurs impôts qui sont utilisés pour rendre la ville propre. Il y a revanche des progrès à faire en matière de tri des déchets. Dans l’espace privé, il y a encore des immeubles où il n’y a pas de poubelle pour le verre. Dans le 14ème arrondissement de Paris, il n’y a pas non plus de poubelles pour les déchets organiques destinés au compost. Dans l’espace public, il faut faire comme en Allemagne où l’on peut y faire le tri grâce à des poubelles adéquates. Mais la ville peut aussi surtout agir en amont sur la prévention de la saleté en adoptant une politique beaucoup plus volontariste pour encourager les commerces à utiliser beaucoup moins d’emballages, etc. S’agissant des travaux, des progrès peuvent en effet être faits pour améliorer leur coordination. La ville n’est certes responsable que d’une petite partie d’entre eux et les habitants sont contents de pouvoir bénéficier de nouveaux aménagements, mais il faut veiller à une meilleure planification et à une meilleure répartition des travaux.

RI : Quels sont vos espoirs de remporter le scrutin municipal ? Avez-vous déjà des indications sur les intentions de vote des parisiens et des habitants du 14ème arrondissement ?

FL : Les sondages dont on dispose aujourd’hui sont des sondages globaux sur la capitale qui nous mettent autour de 13-14%, ce qui est un bon niveau. A la dernière élection municipale quatre mois avant l’échéance nous étions à 6%. C’est dire la progression en une mandature qui est, c’est vrai, largement due à la dynamique des européennes où EELV a obtenu 20% des voix dans le 14ème arrondissement. Notre force est que nous avons fait l’union des écologistes avec Urgence Ecologie, Alliance Ecologique Indépendante et peut-être encore d’autres partis écologistes qui vont nous rejoindre. Donc nous ne pouvons en réalité que monter. Nous ne sommes certes toujours pas en tête à l’heure actuelle, mais cela demeure notre ambition. On sait que les sondages qui concernent tout Paris sont un bon reflet des intentions de vote dans le 14ème arrondissement qui est un « petit Paris » et qui a toujours été un département pivot. Nous sommes donc sans doute autour de 14% dans le 14ème. Nous allons dans tous les cas présenter une liste autonome au premier tour de l’élection, notre objectif étant de sortir en tête pour le deuxième tour pour rassembler le plus de monde possible autour de notre projet écologiste. Dans un certain nombre de villes de France, on voit que les écologistes sont très hauts dans les sondages et nous pensons vraiment pouvoir gagner des mairies d’arrondissement, c’est en tout cas pour cela que nous nous battons.

Cliquez ici pour accéder au site de campagne des écologistes de Paris 14ème.

Françoise Le Goaziou, présidente du « lieu de la joie d’être ensemble »

Les Bretons de Paris ont leur endroit à Paris pour se réunir et partager leur fierté d’être Bretons, des moments conviviaux et des évènements organisés autour de la culture bretonne. Il s’agit du 22 rue Delambre, le siège de la Mission Bretonne niché au cœur du Quartier du Montparnasse, le quartier breton de Paris. La porte cochère ouvre sur une cour au fond de laquelle se tient une ancienne bâtisse qui a gardé son cachet d’antan : Ti ar Vretoned, littéralement « La Maison des Bretons ». Nous y avons rencontré Françoise Le Goaziou, sa dynamique présidente, qui sort ce mois-ci un nouveau livre intitulé « Bretons sur Seine » retraçant quinze siècles de présence bretonne à Paris.

Une historienne militante de la culture heureuse

Françoise Le Goaziou est une Bretonne de Paris qui est née à… Saint-Etienne où ont émigré ses ascendants originaires de Saint-Quay-Portrieux pour aller chercher du travail dans les mines. Elle est élevée par sa grand-mère qui n’aimait pas vraiment la préfecture de la Loire et qui nourrissait une profonde nostalgie de la Bretagne. A sa mort, c’est le Père François Le Quemener, aumonier des Bretons de Paris et animateur de la Mission Bretonne, qui achève de compléter son éducation. Elle passe l’agrégation d’histoire et devient professeure. Après une courte expérience en Champagne, elle est nommée à 23 ans au Lycée Jacques Brel de la Courneuve qui la met pour la première fois en contact avec le monde des banlieues. Elle surmonte rapidement ses premières préventions et s’enthousiasme bientôt d’avoir le privilège d’apprendre son métier au milieu des populations des cités. Puis elle devient prof de prépa au Raincy toujours en Seine-Saint-Denis. Entourée d’étudiants de toutes origines, elle ne quitterait son poste pour rien au monde car elle est pleinement convaincue de faire œuvre utile dans un endroit où l’ascenseur social a encore du sens : « Les gamins, on les intègre tous. Pas tous à HEC car ce n’est pas forcément là où ils seraient le plus heureux. Mais dans d’autres écoles de commerce ou ailleurs. On a des étudiants bons élèves, positifs, motivés, gentils, agréables, reconnaissants. C’est vraiment un chouette métier ! ». Quand en 2009 le Père Quemener s’en va retrouver l’éternelle jeunesse de Dieu, Françoise Le Goaziou est sollicitée pour revenir à la Mission Bretonne où elle intègre le conseil d’administration puis devient présidente. « L’expérience que j’ai des Bretons de Paris m’aide beaucoup avec mes étudiants, témoigne-t-elle. Parce que l’essentiel de mes étudiants est issu de l’immigration et que j’ai dans la même classe des maghrébins, des africains, des vietnamiens, des cambodgiens, des roumains, des turques, des kurdes, que sais-je encore. Or ces étudiants là ont souvent la culture honteuse. J’essaie de leur faire comprendre que les Bretons ont vécu des choses assez similaires. Et comme j’ai la chance d’enseigner le 20ème siècle, je commence souvent par leur parler de l’immigration bretonne à cause de l’interdiction de parler la langue, du rejet, etc.. J’essaie de leur fait prendre conscience que lorsqu’on conserve sa propre culture on est ouvert à celle des autres ».

Une association à vocation sociale devenue véritable centre culturel breton

C’est justement l’objet de la Mission Bretonne que de promouvoir la culture bretonne à Paris. L’association a été fondée en 1947 par l’abbé Gautier qui était professeur au collège et lycée des Cordeliers de Dinan et qui avait été témoin du départ de ses élèves et des familles de ses élèves vers Paris dans des conditions extrêment difficiles. Il décide de leur consacrer sa vie et s’empare du sujet pour en faire une thèse de doctorat. Il crée dans la foulée la Mission Bretonne avec le soutien de l’archevéché de Paris qui travaille à l’époque à réconcilier l’Eglise avec le monde ouvrier. L’association est donc conçue à l’origine comme un point d’ancrage et de repère pour les nouveaux Bretons de Paris qui pourraient être déstabilisés par la trépidante vie parisienne. En favorisant l’entraide et la solidarité entre natifs de Bretagne, elle les met à l’abri des dangers (exploitation, prostitution) qui guettent les déracinés à leur arrivée dans la capitale. En 1970, c’est le père Le Quemener qui prend la tête de la Mission Bretonne. Sous son ère et l’influence du mouvement de renaissance de la culture bretonne, l’association se transforme peu à peu en véritable centre culturel breton. Des cours de breton y sont organisés, la musique et la culture bretonne valorisées. Le 22 de la rue Delambre devient « La Maison des Bretons » et Ti ar Vretoned est accolé au nom de la Mission Bretonne pour symboliser son ouverture à toutes celles et à tous ceux, croyants ou non-croyants, bretons ou non, qui s’intéressent à la culture bretonne. L’association compte aujourd’hui 700 adhérents qui se réunissent autour de ses différents ateliers et activités (Kafe Istor, Evangile et Vie, etc.) et qui se retrouvent à l’occasion de la Fête de la Bretagne organisée chaque année en partenariat avec la Mairie du 14ème. Tous participent à l’esprit de la Mission, « une alchimie bizarre, nous dit Françoise Le Goaziou, qui doit être dans l’essence du lieu et qui fait qu’on y rencontre beaucoup de bienveillance et de tolérance. C’est la joie d’être ensemble qui fait se rassembler lors d’une veillée ou d’un repas des gens de tous horizons professionnels et de tous âges. La Mission ne laisse personne sur la touche et nous faisons notre maximum pour y faire venir du monde. C’est un joli lieu où l’on peut même trouver son partenaire car la Mission est aussi une agence matrimoniale… C’est vraiment un lieu marrant ! » Avis à toutes celles et à tous ceux qui sont curieux de découvrir les trésors et les richesses de l’âme celte !

"Bretons sur Seine", disponible fin novembre 2019.
« Bretons sur Seine », disponible fin novembre 2019.

Cliquez ici pour accéder au site de la Mission Bretonne et ici pour accéder à sa page Facebook.

MC Vybz : « C’est la misère qui trouve l’homme, personne ne cherche la misère »

Nous avons partagé de très bonnes ondes en cette fin octobre 2019 avec MC Vybz et Mr Teddy son imprésario qui ont accordé leur première interview en exclusivité à « Respect International » au bar-restaurant « Le Laurier ». L’occasion pour nous de nous familiariser avec un genre musical qui n’a pas encore franchi les portes de tous les bars du quatorzième arrondissement de Paris où les rappeurs sont rarement invités à venir se produire.

Un rap conscient et autoproduit

L’envie de rapper est venue à Francis Doua (alias MC Vybz) il y a quelques années quand son colocataire réalisateur le persuade qu’il peut devenir le nouveau Tupac qui est considéré par beaucoup comme le plus grand rappeur de tous les temps. C’est cet ami réalisateur qui va lui suggérer de prendre le nom de MC Vybz et de se lancer dans la création musicale. Celui qui n’essaie pas ne se trompe qu’une seule fois. MC Vybz n’a pas encore 30 ans quand il écrit ses premiers textes. Mais ses premières tentatives ne le satisfont pas et il préfère faire une pause de trois ans avant de se remettre à l’ouvrage. Arrivé dans les Yvelines, il rencontre Teddy par l’intermédiaire d’un ami. Le courant passe si bien entre les deux futurs inséparables que Teddy lui propose de venir composer des textes chez lui. Entouré des ondes positives de son nouveau coach, MC Vybz retrouve rapidement ses sensations. Il crée son premier son, Positif, qui sera bientôt suivi de dix autres : « Encore un de ces jours/Où je pose mon regard sur cette terre/Voir mon peuple dans cette chimère/Se battre dans des situations de merde/Et merde tout cela me donne de la fièvre/[…] ». Le rap de MC Vybz est un rap conscient. D’après internet, le rap conscient est un style de rap qui se caractérise par la dimension politique de ses paroles. Il ne s’agit pas d’une musique partisane mais bien plutôt d’une pratique consciente, politisée et engagée, qui reflète la volonté d’exprimer une vision du monde par le romantisme du rap et qui cherche à porter la parole des plus faibles et moins écoutés dans la société. Internet précise que le rap conscient est particulièrement développé en France bien qu’il n’en soit pas originaire. Beaucoup le considèrent comme le « vrai » rap et certains estiment que les artistes français de rap conscient, même reconnus par le public, reçoivent moins de médiatisation que des artistes dits commerciaux. D’où la difficulté de se produire. Grâce à Teddy, qui a déjà aidé plusieurs artistes à s’auto-produire, MC Vybz va pouvoir diffuser ses propres clips sur YouTube pour les titres phares que sont Positif, Trop tard attendra, La misère, Espoir, Idéalisme et Fatigué. Teddy est également à la manœuvre pour la création de la page Facebook dédiée à son protégé. Tous les éléments sont donc en place pour assurer la promotion du rappeur qui, privilégiant pour l’instant l’enregistrement en studio à la performance publique, ne s’est pas encore produit en concert.

Mr Teddy et MC Vibz au "Laurier"
Mr Teddy et MC Vibz au « Laurier »

Paroles, instru et flow

Pour créer ses paroles, MC Vybz s’inspire de son vécu et de ses expériences personnelles. Il a beaucoup voyagé sur le continent africain pendant sa jeunesse parce que le travail de son père l’a amené à le faire. Il connait bien la Côte d’Ivoire, l’Angola, l’Afrique du Sud et le Gabon. Arrivé en France à dix sept ans, il navigue entre Asnières-sur-Seine, Courbevoie et Garge les Gonesse pour finalement atterrir dans les Yvelines. Quel message veut-il faire passer ? Que la vie est difficile mais qu’elle vaut la peine d’être vécue. « Mes paroles sont destinées à encourager les gens et à les aider à tenir et à s’en sortir. Elles peuvent être mélancoliques mais elle restent toujours positives. Je ne suis jamais prisonnier de ma mélancolie. Mon but est aussi que les gens réfléchissent à ma musique. Savoir pourquoi je cherche ma voie et où je veux en venir. » Parfois l’envie lui prend de dépasser son cas personnel et de s’engager pour une cause humanitaire, celle des migrants par exemple. Ce sera l’objet d’une chanson à venir. Ce sont toutes ses colères et ses révoltes qui au final nourrissent son inspiration. MC Vybz a produit onze titres pour l’instant. Il récupère ses « instrus » sur internet avec l’aide de son ami Teddy. Mais le plus important reste de travailler le flow. Le flow, c’est le rythme et les rimes des paroles d’une chanson de rap. Car une même phrase peut bien sûr être rappée d’un nombre infini de manières. Le flow peut se concentrer sur le rythme, se rapprocher de la parole ou plus rarement d’une mélodie. C’est l’âme et ce qui fait vivre une chanson de rap. D’où le travail incessant d’affinage et de réinvention du flow. Des heures et des heures de répétition sont nécessaire pour enfin capter le flow définitif d’une chanson. Mais pas question pour MC Vybz d’adopter le flow « dangereux » des Bone Thugs-N-Harmony qui restent malgré tout pour lui des références. Le rap conscient bannit la violence et les excès en tout genre du rap hard de même qu’il répugne au n’importe quoi du rap délire qui peut être à l’occasion soutenu par un bon flow. Résolument positifs et constructifs, MC Vybz et son ami Teddy se consacrent aujourd’hui à leurs projets futurs et travaillent à la réalisation de plusieurs nouvelles maquettes (mixtapes) pour 2020.

Cliquez ici pour accéder à la page Facebook de MC Vybz.

Romuald Provost, le luthier en guitare qui décoiffe

Franck et Romuald Provost n’ont que le nom et le département de naissance en commun. Tous les deux sont d’origine sarthoise, mais si l’un a opté pour la coiffure, l’autre a choisi les guitares. Au bar de « L’Ozmoz Café » à l’heure du déjeuner, on reconnait facilement Romuald à sa barbiche et à ses cheveux ramenés en chignon au dessus de la tête. Il est luthier en guitare depuis maintenant presque vingt ans dans le quatorzième arrondissement de Paris. Rencontre à son atelier de la rue du Texel.

Le déclic devant un beau livre de lutherie à la FNAC du Mans

Romuald Provost est né en 1976 dans la ville du Mans où il passe toute sa jeunesse. Après une première tentative en école d’architecture, il poursuit sans conviction des études d’histoire moderne et de géologie tout en cultivant un goût pour les activités manuelles en sculptant sur bois et en bricolant les guitares de ses copains. Il passe régulièrement dans le Vieux Mans devant l’atelier de Frank Ravatin, luthier du quatuor (*), et il est déjà fasciné par l’atmosphère qui s’en dégage. Mais ce qui véritablement suscite sa vocation, c’est le beau livre d’art intitulé Luthiers et guitares d’en France sur lequel il tombe en arrêt à la FNAC du Mans : « Comme je n’avais pas de ronds je ne l’ai pas pris, mais je suis resté scotché dessus l’après-midi entière à la FNAC. Je suis rentré chez moi pour demander un peu d’argent à ma mère qui m’a permis de l’acheter. Et là, tous les jours, tous les soirs, je regardais les guitares. Je me suis dit que je ne pouvais pas passer à côté de ça ». Romuald n’a plus que ça en tête et veut absolument tenter sa chance dans la lutherie. Il finit son année à la fac tout en se mettant à la recherche d’une école ou d’une possibilité d’apprentissage. Coup de chance, l’ITEMM, l’Institut Technologique Européen des Métiers de la Musique, une des rares écoles de lutherie de France, est justement basée au Mans. Il se lance dans une formation en alternance de trois ans dans le cadre de laquelle il travaille chez un ébéniste d’art et il décroche à la sortie un CAP de facteur de guitares. Il continue en parallèle à jouer de cet instrument. Comme musicien il s’imaginait plutôt batteur (de jazz) mais il va dès ses quatorze ans sagement se replier sur la guitare pour épargner les tympans de ses parents. « De toute façon, ce n’est pas le même rapport à l’instrument et même si je pratique un peu je ne suis pas moi-même un excellent guitariste. Certains luthiers en guitare n’en jouent d’ailleurs pas du tout ». A l’issue de sa formation, Romuald cherche pendant un an en vain du travail dans les ateliers de lutherie en France et en Belgique, puis monte à Paris pour suivre sa compagne. Sans réseau aucun, il décide à l’âge de vingt trois ans de se mettre à son compte : « Je ne voulais pas avoir fait tout ça pour rien. Aujourd’hui, cela fait presque vingt ans je suis installé comme luthier à Paris ».

Une clientèle constituée grâce au bouche à oreille

« C’est un bon, lui. Et il a une clientèle terrible ! ». Elle court, elle court la rumeur dans le Quartier Pernety. Romuald a parcouru bien du chemin depuis son interview en 2006 pour laguitare.com (cliquez ici pour lire l’interview). Il s’est créé son réseau absolument seul alors qu’il est arrivé à Paris il y a dix-neuf ans sans aucune relation et sans aucun ami ou aucune famille pour l’appuyer. Le bouche-à-oreille a fonctionné à plein pour asseoir sa réputation de grande maîtrise et de professionnalisme. Il a également un peu fréquenté les salons, mais sans plus. « J’ai été longtemps sans avoir de site, nous confesse-t-il. Tout se fait en réalité petit à petit. On te ramène un jour une guitare et ça marche à la confiance. Si le boulot est bien fait, ça parle et de fil en aiguille on se fait une clientèle. Il y a le coup de chance aussi : un instrument précieux qu’un collectionneur te met entre les mains. Et puis, on n’est pas non plus extrêmement nombreux en restauration sur Paris. Or les techniques un peu anciennes que j’ai apprises se prêtent bien à la restauration. » Romuald, dont le savoir faire est aujourd’hui reconnu au plan national où il compte plus de quatre cent concurrents, ne nous cache que le niveau dans notre pays est extrêmement élevé. Certains collectionneurs traversent l’Europe pour lui confier une guitare : « Après ça marche aussi par l’activité, nuance-t-il. Nous sommes une dizaine de luthiers en guitare sur Paris, ce qui n’est pas non plus délirant. Et puis le feeling est également très important. Je sais que certaines personnes que je rencontre sur des salons ou lors de concerts ne viendront pas chez moi parce que le courant ne passe pas. » La restauration de guitares lui prend aujourd’hui bien plus de temps que la fabrication à laquelle il a également été formé. Le rapport à la matière est pourtant ce qui fondamentalement l’intéresse. Il peut lui arriver pour fabriquer une guitare de s’inspirer des modèles qu’il a restaurés dont il reprend les épaisseurs et copie la structure. Mais il propose en général un modèle unique quoique toujours renouvelé dont l’esthétique s’inscrit dans celle de l’école française de la première moitié du vingtième siècle. Son site internet précise qu’il fabrique cinq à six guitares par an de façon entièrement artisanale, que les bois utilisés sont rigoureusement sélectionnés par ses soins (épicéa ou cèdre rouge) et que sa facture reste traditionnelle, tout bois, avec un montage dit « à l’espagnol » et un vernis au tampon. « Rien n’est plus beau qu’une guitare, sauf peut-être deux », disait Chopin. Romuald qui est entouré d’instruments dans son atelier de la rue du Texel est sans nul doute un homme comblé.

(*) C’est-à-dire un luthier spécialiste des violons, altos, violoncelles et contrebasses.

Cliquez ici sur accéder au site internet de Romuald Provost

 

« Paris 14 Territoire de cinéma », le club des ciné-clubs du 14ème de Paris

Photo Bernard Blanché. Festival Jean Rouch. Débat avec les auteurs du coffret DVD, éditions Montparnasse. Poinçon.
Photo Bernard Blanché. Festival Jean Rouch. Débat avec les auteurs du coffret DVD, éditions Montparnasse. Poinçon.

L’association va fêter ses trois ans en novembre prochain avec déjà à son actif l’organisation de deux festivals de films en 2018 et 2019. Coup de projecteur sur la structure avec Christiane Etévé, sa présidente, et Pascal Vaillant, son secrétaire et responsable de la communication.

Une association conçue comme support de festivals de cinéma

« Paris 14 Territoire de cinéma » est une association qui a été fondée en novembre 2016 par Paul Roussier (32! Ciné), Francis Tournois (CinéKino devenu ARTMELE), Jacques Guenée (Ciné-quartier Mouton-Duvernet), Francette Chapeau et Annie Bozoola (Cinéphiles de la Poste) et Christiane Etévé et Edith Delacour (Ciné-club Pernety) pour coordonner l’action de différents ciné-clubs du 14ème arrondissement de Paris en vue de la création d’un festival de cinéma. Paul Roussier s’occupe à l’époque du « 32! Ciné », le ciné-club du 32 rue Saint Yves tandis que Christiane Etévé et son amie Edith Delacour animent le ciné-club de « L’Entrepôt », rue Francis de Préssensé dans le quartier Pernety. Des valeurs et un passé militant communs les incitent à créer avec Jacques Guénée, le responsable du Ciné-quartier Mouton-Duvernet, une structure associative ad hoc destinée à présenter des films autour d’un thème consensuel et porteur et à faire circuler les publics d’un endroit à un autre. Ainsi naît le festival « Les voisins du 14 font leur cinéma » qui se tient en juillet 2018 et qui voit les différents ciné-clubs participants projeter une quinzaine de films sur  la thématique du voisinage et du vivre-ensemble (« Fenêtre sur cour » d’Alfred Hitchcock, « Chacun cherche son chat » de Cédric Klapisch , « Dans la cour » de Pierre Salvadori, etc.). Mais de multiples autres manifestations vont en réalité venir se greffer autour du festival de cinéma dont notamment un festival de street art à l’initiative de Claude Degoutte et, en clôture, la présentation de Le Monde est nouveau, une comédie musicale européenne interprétée par des adolescents à laquelle Pascal Vaillant a beaucoup contribué. « En réalité, chacun est venu avec son projet, ce festival c’était un peu l’auberge espagnole, se souvient Christiane Etévé qui se réjouit d’avoir vu la créativité de chacun favorisée par le groupe. Il aurait bien sûr été très contreproductif de casser la dynamique collective créée autour de ce premier évènement. C’est pourquoi ses initiateurs vont décider d’un commun accord de pérenniser l’existence de « Paris 14 Territoire de Cinéma » et d’organiser, sous l’impulsion de Paul Roussier, un second festival de cinéma en septembre 2019 en hommage à Jean Rouch, le célèbre réalisateur et ethnologue français originaire du 14ème arrondissement de Paris. La projection des films du « cinéaste aventurier », elle aussi comme d’habitude agrémentée de débats, va dépasser le cadre des ciné-clubs puisque va y être intégré le foyer des travailleurs qui compte beaucoup de ressortissants de pays d’Afrique dont Jean Rouch était un grand spécialiste.

Projection de "Chronique d'un été" de Jean Rouch au Ciné-club Mouton Duvernet
Projection de « Chronique d’un été » de Jean Rouch au Ciné-club Mouton Duvernet

Une fédération de ciné-clubs faisant office de boîte à idées pour faire vivre le cinéma dans le 14ème

L’association fédère aujourd’hui six (peut-être bientôt huit) ciné-clubs dans le 14ème arrondissement de Paris dont certains sont des émanations de conseils de quartier, d’autres de comités d’entreprise ou d’autres encore d’associations culturelles locales. Son objectif premier est de présenter les programmes des différents ciné-clubs de façon centralisée au travers d’un site internet commun (www.paris14cinema.fr) et de mutualiser les coûts de fonctionnement (aide à la fabrication des affiches, communication entre ciné-clubs, etc.). Mais l’association vise aussi à promouvoir toutes les initiatives liées au cinéma sur le territoire du 14ème arrondissement comme par exemples le concours de vidéo amateur sur smartphone pour adolescents qui a été organisé à l’occasion festival de 2018 ou bien la nuit du court métrage d’ARTMELE qui a elle lieu tous les ans. « Paris 14 Territoire de cinéma » défend également le cinéma indépendant et l’esprit ciné-club en entretenant la tradition de la discussion-débat après le film : « La compréhension du film, c’est le travail de tout le monde, souligne Christiane Etévé. A partir des émotions, on parle du message s’il y en a un ». « On montre certes des films qu’on ne voit pas facilement en salle, poursuit Pascal Vaillant. Mais comme aujourd’hui tout le monde peut se les télécharger chez soi pour deux euros cinquante, on entretient également l’esprit de la salle obscure qui consiste à permettre aux gens de passer un moment à plusieurs devant un grand écran pour tisser ensemble le fil de l’interprétation. » Le ciné-club assure donc une mission pédagogique. Avec quelle efficacité ? « Les films du ciné-club de l’Entrepôt réunissent habituellement entre cinquante et cent personnes », témoigne Christiane Etévé qui a constaté une hausse récente de la fréquentation après quelques années de baisse. On a fait beaucoup de partenariats avec des personnes porteuses de problématiques de quartier qui ont permis d’attirer un public qu’on ne voit pas habituellement, mais on court alors le risque d’instrumentaliser le cinéma, ce qui n’est pas non plus notre objectif ». Les outils de communication numérique (site internet, Facebook, Twitter) dont Pascal Vaillant a aujourd’hui pris les commandes ont eux aussi, semble-t-il, contribué à accroître le taux de remplissage des salles. Le défi reste de faire vivre cette belle tradition du ciné-club malgré la concurrence du DVD, de Netflix et des grands réseaux d’exploitation. « La beauté du cinéma, c’est de pouvoir tenter quelque chose de différent. »  Puisque c’est Clint Eastwood qui le dit…

Pascal Vaillant (à gauche) lors de la séance de clôture du festival 2018, Paul Roussier au micro.
Pascal Vaillant (à gauche) lors de la séance de clôture du festival 2018, Paul Roussier au micro.

François Van Zon, conseiller de quartier : « C’est l’émotion des gens qu’il faut entendre »

La communication, François Van Zon en connait un rayon puisqu’il lui est régulièrement arrivé de prendre la parole devant plusieurs milliers de personnes au fil de sa carrière de consultant. Il fait aujourd’hui partie du comité d’animation du Conseil de Quartier Pernety et prend sa tâche très à coeur et très au sérieux. Lancer ou animer le débat lors des réunions plénières publiques, faire progresser l’expression des demandes des habitants lors des comités d’animation ou des réunions de commission, c’est un travail qui demande constance et détermination mais aussi et peut-être surtout doigté, psychologie et humanité. Nous avons fait le tour de la question autour d’un café au bar-restaurant « Le Laurier ».

Le conseil de quartier, instrument privilégié de la démocratie locale

C’est la loi du 27 février 2002, dite loi Vaillant, relative à la démocratie de proximité qui a institué cette structure en imposant aux communes de plus de 80.000 habitants de créer un ou plusieurs conseils de quartier pour développer la participation citoyenne. L’objectif visé est d’associer les habitants des grandes villes à la gestion municipale. Le Conseil de Quartier Pernety correspond naturellement au quartier du même nom qui est un des six quartiers du quatorzième arrondissement de Paris en gros défini par le triangle formé par les trois axes que sont la rue Vercingétorix, la rue d’Alésia et l’avenue du Maine. Le conseil de quartier n’ayant pas d’existence juridique propre, le Conseil de Quartier Pernety dépend en réalité directement de la Mairie du 14ème dont Didier Antonelli est en charge de la démocratie locale. Cet organe consultatif et non-décisionnel a vocation à être le lieu de débat de toute question intéressant les habitants du quartier qui peuvent émettre des vœux en direction de la municipalité qui se chargera (ou non) de leur réalisation à l’occasion de votes en conseil d’arrondissement et en Conseil de Paris. En pratique, trois catégories de réunions ont lieu qui correspondent aux différentes formations du conseil de quartier : les réunions plénières publiques qui sont organisées quatre fois par an, les comités d’animation  qui réunissent neuf fois par an les conseillers en poste, et les réunions de commission qui ont lieu une à deux fois par mois (*). Depuis l’année dernière à Paris 14ème, 60 conseillers sont tirés au sort dans chaque quartier après qu’ils se sont portés volontaires sur le site internet de la Mairie. Il n’y a pas de bureau dans les conseils de quartier qui sont des structures totalement horizontales mais néanmoins dotées d’un comité d’animation composé de volontaires à nouveau tirés au sort et sans aucun lien hiérarchique entre eux. De nombreuses commissions ont été créées (Animation, Handicap, Vivre Ensemble, JO 2024, etc.) qui correspondent aux principales thématiques abordées en conseil de quartier. Le travail en commission permet principalement de faire progresser l’expression des demandes exprimées par les habitants lors des réunions plénières. Mais les commissions peuvent également mener des actions ponctuelles de sensibilisation de la population (la commission Propreté organise par exemple des campagnes de ramassage des déchets). Quel bilan tirer du Conseil de Quartier Pernety après plusieurs années de fonctionnement ? Principalement les propositions faites pour l’aménagement de la place Moro-Giafferi et du square Wyszynski. Cette année, trois vœux ont été émis en direction de la municipalité qui les a tous votés en conseil d’arrondissement et en Conseil de Paris : le principe de la pose d’un panneau mémoriel qui rend hommage au combat des habitants du 14ème arrondissement contre la construction de la voie radiale Vercingétorix et en faveur de la promotion d’une Coulé Verte ; la mise à l’étude d’une piétonisation de la place de Catalogne (voire de la destruction de la fontaine de la place) ; et enfin, la récupération auprès de la RATP du panneau d’affichage de la station Pernety.

Réunion plénière du Conseil de Quartier Pernety à l'école polyvalente du 69-71 rue de l'Ouest
Réunion plénière du Conseil de Quartier Pernety à l’école polyvalente du 69-71 rue de l’Ouest

Le conseil de quartier, entre agora et réunion de copropriétaires

Le comité d’animation dont fait partie François se charge bien sûr des comptes rendus et autres relevés de conclusions des différentes réunions tenues par le Conseil de Quartier Pernety, qu’il se réunisse en formation plénière, en comité d’animation ou en commission. Ce travail de documentation qui peut paraitre ingrat et rebuter certains est pourtant primordial pour assurer un suivi pérenne des travaux du conseil de quartier. Les comptes rendus de réunion sont bien évidemment très attentivement lus par les élus locaux dont la Maire d’arrondissement et également les conseillers municipaux d’opposition qui trouvent là matière à nourrir leur réflexion. Mais ce qui motive profondément François c’est l’organisation des débats : « Le conseil de quartier, c’est une agora, on revient à la démocratie grecque. C’est une agora en ce sens que tout le monde peut prendre la parole, mais que seuls ceux qui savent s’exprimer sont écoutés. » Qu’est-ce alors qu’un bon orateur ? « Dans ce genre d’assemblée où chacun tire la couverture à soi et qui ressemble à bien des égards à une assemblée de copropriétaires, le bon orateur est celui qui parvient à s’élever au dessus des égoïsmes des uns et des autres et à créer une cause commune », nous répond François. Et de citer l’exemple du panneau mémoriel. Mieux vaut pour atteindre cet objectif se mettre dans les meilleures dispositions d’esprit. Lors de la dernière réunion plénière, François, qui n’animait pas le débat, l’a néanmoins lancé en osant inviter les participants à respecter une minute de méditation (!) pour qu’elles se reconcentrent sur elles-mêmes. Puis il les a invités à échanger deux ou trois minutes avec leurs voisins pour qu’ils s’orientent d’une manière positive et posée et non pas centrée sur leurs rancoeurs et leurs revendications personnelles. Epoustouflant d’efficacité ! Va-t-il faire breveter ce mode opératoire pour lancer les débats en conseil de quartier ? François a en tout cas bien conscience et veut faire prendre conscience aux participants aux réunions qu’un minimum de bienveillance et de respect mutuel est nécessaire à la bonne tenue des débats. D’autant qu’on peut avoir raison sur le fond et tort sur la forme, chacun ayant son style d’expression et sa subjectivité propre. « Les gens qui sont sur l’émotion et sur le ressenti, on ne peut pas leur demander d’être brillants et synthétiques, nous fait remarquer François. Parce que ce qu’ils apportent, c’est justement cette émotion et c’est cette émotion qu’il faut entendre. Certaines personnes qui sont très timides sont toutes vibrantes et tremblantes lorsqu’elles interviennent. Du coup elles ne s’expriment pas toujours bien. Le rôle de toutes les réunions de conseil de quartier est de réaliser une progression dans l’expression, l’objectif final étant d’aboutir au consensus ». La plupart des décisions sont d’ailleurs votées à l’unanimité et non pas à la majorité. « On se débrouille pour que tout le monde soit d’accord sur les décisions prises, ce qui a presque toujours été le cas », nous déclare fièrement François. Le travail des animateurs va justement consister à trouver la formulation qui emportera l’adhésion générale en mettant à profit le temps long du débat initié en réunion plénière et relancé en commission sur plusieurs mois s’il le faut. Le conseil de quartier est une pratique encore jeune et sans doute susceptible d’améliorations. Cela fait tout juste un an que les nouveaux conseils se sont mis en place dans le quatorzième arrondissement de Paris avec 360 nouveaux conseillers tirés au sort et une nouvelle charte de fonctionnement. Un premier bilan de cette formule sera tiré le samedi 19 octobre dans la salle des fêtes de la Mairie Annexe du 14ème. « Respect International » souhaite une très bonne continuation à François Van Zon comme animateur d’avant-garde de cette structure promise à un brillant avenir. Il est, on l’a vu, à la pointe de l’innovation en proposant de recourir aux techniques de la sophrologie et de la psychothérapie de groupe pour mieux faire humainement et respectueusement avancer les débats.

Réunion "debrief" du 19 octobre 2019
Réunion « debrief » du 19 octobre 2019

(*) Toutes les réunions programmées sur l’agenda sont ouvertes à tous quand bien même elles ne sont pas explicitement « publiques ».

Cliquer ici pour accéder au blog du Conseil de Quartier Pernety.

Philippe Jolly, le génial facteur et restaurateur de pianos de la rue Boulard

Philippe Jolly ne laisse personne indifférent comme en témoignent les nombreux articles de presse et les vidéos consultables sur son site internet.  Il nous a reçu plus d’une heure dans ses ateliers du 25 rue Boulard dans le 14ème arrondissement de Paris et nous avons eu grand peine à le quitter tant sa conversation est passionnante et sa personnalité attachante. On pourrait rester la journée à l’écouter parler de tout, y compris de Dieu. Et le piano dans tout ça ?

Un autodidacte en (presque) tout 

Rien ne prédestinait cet ancien étudiant et professeur de philosophie à devenir facteur et restaurateur de piano si ce n’est un goût certain pour la déconstruction… et donc la (re-)construction. S’il baigne dans le monde de la culture et des arts depuis sa petite enfance grâce à ses parents qui formaient un couple extraordinaire, il est également rapidement attiré par la mécanique automobile et cultive un vrai don pour le bricolage. Philippe Jolly est un intellectuel et un artiste mais également un manuel qui aime comprendre comment ça marche. Rentrer dans le ventre des pianos et en devenir le plus méticuleux des chirurgiens va constituer un défi à sa mesure qui puise également dans sa passion pour la musique. Il n’avait pas touché à un piano avant l’âge de vingt ans. Aujourd’hui, il les restaure, les règle et les accorde dans son grand « atelier-boutique-foutoir » de la rue Boulard où sont également organisés des cours et des concerts. Il en construit aussi et c’est sans doute cela sa plus grande originalité. Il a d’ailleurs bien plus de plaisir à créer et à ramener à la vie les pianos qu’à s’éterniser à les accorder pour le compte de musiciens en mal de perfection musicale inatteignable. Car Philippe ne fait jamais semblant. Il a depuis longtemps identifié les faux postulats et les finasseries commerciales de nombreux de ses confrères marchands de pianos : « Dans les livres concernant les pianos il y a beaucoup de choses fausses et également idéologiques, ce qui est encore plus grave. C’est là que la philo m’a été utile car elle m’a obligé à penser ce que je faisais. Or en pensant, je me suis aperçu que presque tout ce qu’on disait sur les vieux pianos était faux, erroné ou tout simplement intéressé, que ça participait d’une démarche commerciale. C’est ce qui m’amené à m’intéresser aux vieux pianos ». Aux piano-forte tout particulièrement. Les piano-forte sont les ancêtres du piano, des instruments intermédiaires entre le clavicorde et le piano du XIXème siècle. En 2004, Philippe s’est attelé à la création de son premier piano-forte qui est proche dans sa forme et ses dimensions de l’Erard de Beethoven et de Haydn. L’instrument dont la caisse est en merisier massif mesure à peu près 2,20 mètres de longueur sur 1,10 mètre de largeur. « Un piano de l’époque de Mozart, c’était introuvable et donc la seule solution c’était de le fabriquer. Un de mes copains qui a fait des études là-dessus m’a suggéré de le faire. Sur le moment, je me suis dit qu’il était fou et que j’en serais bien incapable. Et puis je me suis piqué au jeu et je l’ai fait. » Philippe a construit son piano-forte sans respecter de plan particulier, juste l’esprit qui a présidé à la création de l’instrument. Ce qui l’intéressait c’était de s’approcher de l’univers sonore de Mozart. « J’aimerais ne faire que ça, mais le marché est ultra-réduit malheureusement. […] Construire des pianos, ça correspond à un rêve d’enfant : quand j’étais petit je fabriquais des jouets, maintenant je fabrique de grands jouets ». En témoigne le piano-girafe sur lequel il travaille actuellement et qu’il me fait découvrir bien sagement rangé dans un coin de ses ateliers.

Parler au cosmos les mains dans le cambouis

L’histoire personnelle et familiale de Philippe est la clef de nombreux aspects de sa personnalité. Son père, qui tenait une librairie en face de l’église Saint-Pierre-de-Chaillot dans le seizième arrondissement de Paris, était un vrai personnage de roman qui le fascinait complètement et dont il va hériter de l’anti-conformisme et du goût des paradoxes. Sa mère, « ultra-cultivée et qui connaissait tout de la musique et de la littérature » était tout aussi extraordinaire. C’est elle qui va lui transmettre une certaine dimension mystique et spirituelle à l’origine de sa grande sensibilité à la transcendance. Philippe a été profondément marqué par la rupture de ses parents ainsi que par la trajectoire de son frère musicien et également par la maladie qu’il va devoir affronter à l’adolescence. C’est ce cocktail d’ingrédients allié à un rapport intime à la matière qui expliquent l’extraordinaire richesse de son parcours et de ses talents. Philippe ne se contente pas de créer et réparer des pianos, il collectionne également des voitures anciennes dont il sait changer les boites de vitesse et refaire la carrosserie, de même qu’il retape de A à Z des maisons entières en Aveyron : « Je ne peux pas m’en empêcher et m’en passer, c’est comme une drogue, mais une bonne drogue. Je lis Simone Weil le soir, après avoir charrié des pierres dans la journée et réglé en début de soirée une Austin-Healy 1955 que je viens d’acheter et dont je commande les pièces en Angleterre ». Et si, après avoir succombé aux charmes du marxisme dans sa jeunesse, la véritable vocation de Philippe était celle de théologien ? Il se sent aujourd’hui happé par la transcendance dont la musique peut être une des formes de l’expression. « Mais également la matière, poursuit-il. Car la matière, c’est le cosmos et le cosmos c’est l’œuvre du Créateur quel que soit le nom qu’on Lui donne ». Voilà Philippe parti dans une nouvelle digression sur la religion avant qu’il ne nous parle de Bernanos, de Léon Bloy, de ses compositeurs préférés et de bien d’autres choses encore. Nous le quittons au bout d’une heure un peu sonnés… Car Philippe doit maintenant recevoir un de ses anciens professeurs, ethno-musicologue à la retraite, qui a fait le déplacement du Sud de La France pour peut-être lui acheter un piano.

Concert de "Ô Duo" du dimanche 6 octobre 2019 aux Ateliers Jolly
Concert de « Ô Duo » du dimanche 6 octobre 2019 aux Ateliers Jolly

« Il faut sauver les bistrots! », le cri d’amour de Pierrick Bourgault, « bistrologue »

On a déjà la tête qui tourne à la vue de son c.v. et de la liste des ouvrages dont il est l’auteur. Le « bistrologue » Pierrick Bourgault qui nous accueille chez lui rue Pernety est écrivain, journaliste, photographe, enseignant, organisateur de concerts, compagnon d’une très talentueuse musicienne… et papa du petit Jules qui a tout juste deux mois et qui tient à nous le faire savoir à pleins poumons dans notre magnétophone numérique de poche. Son prochain livre, le « petit dernier » qui devra attendre le 8 novembre 2019 pour pousser son premier cri, s’appellera Bistroscope, l’histoire de France racontée de cafés en bistrots et sera publié aux Editions Chronique/La Martinière. Présentation de l’auteur et de son livre en avant-première pour « Respect International ».

Une passion pour les bistrots

Difficile de trouver par quel bout commencer l’interview car Pierrick Bourgault est un touche-à-tout qui se mêle aussi bien de vins et de bistrots que d’histoire, d’agriculture, de nourritures, de photo, de vidéo, d’informatique et de mécanique céleste. Il a également écrit un recueil de nouvelles érotiques intitulé D’amour et de vins nouveaux publié en 2007 aux Editions L’iroli. Pierrick a réuni sur le sofa du salon en une pile impressionnante tous les ouvrages dont il est l’auteur : pas moins d’une cinquantaine au total dont presque la moitié est consacrée aux bars, buvettes, estaminets et brasseries, notamment son Paris 200 bars-concerts, guide des bons plans réédité tous les deux ans chez Bonneton. D’où lui vient cette passion jamais démentie pour les bistrots ? Sans aucun doute de sa petite enfance mayennaise à Saint-Fraimbault-de-Prières, le village de sept cent habitants où il est né et où son grand père tenait un café. Un jour, sans crier gare et alors qu’il n’a que trois ans, il absorbe le philtre d’amour en sifflant des fonds de verre. Et il tombe bien sûr instantanément amoureux des troquets sans qu’il existe de remède connu… Cela ne va pourtant pas l’empêcher, bien au contraire, de décrocher un diplôme d’ingénieur agronome à Beauvais en 1985 et deux ans plus tard un DEA d’anthropologie visuelle à Nanterre-Sorbonne tout en assouvissant sa passion pour les voyages qui va le mener sur les cinq continents et qui sera à l’origine de son premier ouvrage sur les bars intitulé Bars du monde, un magnifique portfolio photographique publié en 2005 aux Editions de l’Epure, un éditeur local situé rue de la Sablière à deux pas de chez lui.  On ne saura pas trop pourquoi Pierrick a choisi la profession de journaliste-photographe plutôt que celle d’ingénieur agronome. On sent chez lui comme une certaine réserve qui entretient le mystère sur sa personne pourtant si riche et diverse. C’est sans doute ce goût du secret qui le pousse à se retrancher derrière la masse impressionnante de ses livres plutôt que se dévoiler entièrement, et à nous fournir en guise de photographie personnelle celle, certes magnifique, où il se cache derrière un verre de vin. « J’ai davantage l’habitude d’écouter que de parler de moi », aime-t-il à dire. Pierrick se définit volontiers comme un « artisan en écriture et photographie » : « J’aime écouter, observer et décrire en réalisant des livres, des reportages et des expositions. Pour les photos, je travaille avec la lumière du lieu et de l’instant afin de montrer l’univers d’une personne ou d’une société. A l’écrit, j’adopte la même approche inspirée de l’ethnologie : tenter de comprendre et témoigner ». Pour savoir ce qui, profondément, a motivé sa démarche, il faudra repasser… On ne peut pourtant qu’être fasciné par l’extraordinaire diversité de ses multiples centres d’intérêt et activités qui se reflète à nouveau dans son prochain livre à paraitre, à la croisée de ceux qu’il a déjà consacrés aux bistrots et à l’histoire.

L’histoire de France racontée de cafés en bistrots

Le Bourgault nouveau est donc annoncé cette année pour le 8 novembre prochain, soit deux semaines avant le Beaujolais nouveau. La cuvée 2019 est en tous points exceptionnelle, qui marie parfaitement l’histoire, les arts, la religion, la politique et bien d’autres choses encore. Comme son nom ne l’indique pas, le Bistroscope est en fait une histoire de France d’un genre particulier : « Loin des palais royaux ou présidentiels, elle se déroule, plus intime, dans les auberges, bistrots, brasseries et cafés, ces bouillons de culture qui révèlent leur monde, leur époque, qui apportent boissons et idées nouvelles », nous dit l’éditeur. Et en effet, c’est une formidable balade « des cavernes aux tavernes », de l’Antiquité à nos jours, au cours de laquelle on croise nos ancêtres les Gallo-romains, Jésus-Christ, les moines du Moyen-Age, François Villon, Rabelais, Voltaire, Louis XVI, les révolutionnaires français, les artistes impressionnistes, les aubergistes auvergnats, Jaurès, les résistants de la Seconde Guerre Mondiale et bien d’autres encore. Cette entreprise complètement originale, magnifiquement illustrée et richement documentée ravira tous les amateurs de beaux livres. Pas moins de quatre années d’efforts auront été nécessaires pour collecter toutes les informations nécessaires à la production de ce très grand cru du domaine (de prédilection) de Pierrick ! Car son cœur de compétence reste les bistrots dont il vante sans relâche l’utilité sociale et dont il s’inquiète de la disparition progressive : « Il faut sauver, les bistrots !, s’enflamme-t-il soudain. Ce sont des endroits magnifiques et d’authentiques lieux d’expression et de création qui sont fragiles et donc menacés. Surtout les bars les plus insolites qui donnent des concerts et des spectacles et qui sont très précieux, mais dont le nombre malheureusement diminue ». Pierrick met la main à la pâte, qui s’est vu confier l’organisation des « Lundis Chansons », les concerts de chansons à texte du nouveau « Jazz Café Montparnasse » (anciennement « Petit Journal Montparnasse »). Il fait également partie du Comité Scientifique de l’Association pour l’Inscription au Patrimoine Immatériel de l’Unesco des Bistrots et Terrasses de Paris pour leur Art de Vivre. Il est donc à la fois présent sur le terrain et à la pointe du combat en publiant ses livres. Bistroscope n’est peut-être pas celui qui va clore la série. Allez Pierrick, un petit dernier pour la route ? (*)

« Jam Session » à « L’Imprévu », rue Didot

Cliquez ici pour accéder à monbar.net, le site internet très complet de Pierrick Bourgault.

(*) Mise à jour au 7 février 2020 : Le petit dernier intitulé « La Mère Lapipe dans son bistrot » vient tout juste de sortir aux ateliers henry dougier dans la collection « Une vie, une voix » (cliquez ici pour le lien vers le site des ateliers henry dougier).

Vous pouvez trouver un autre portrait de Pierrick Bourgault dans « Visages du XIVe » de Béatrice Giudicelli.

Marc Havet, « plus grand chanteur buveur compositeur encore en vie »

Comme « les nouveaux vieux » de sa chanson et de son spectacle musical éponyme (*), Marc Havet pète toujours le feu. L’auteur-compositeur-interprète qui a bien voulu nous recevoir à son domicile de la rue de la Sablière est un personnage du quartier Montparnasse où il a son actif plusieurs réalisations architecturales. Il pourrait nous entretenir des heures durant de musique et de politique en oubliant presque de nous parler de son actualité artistique pourtant actuellement très chargée : en plus des concerts habituels, il prépare en effet la publication d’un livre aux Editions de La Lucarne des Ecrivains qui reprendra les textes de deux cent de ses chansons et la sortie d’un nouveau disque de chansons inédites intitulé « Tais-toi et chante » lors du Forum Léo Ferré des 30 novembre et 1er décembre prochains.

Tombé dans la marmite des musiciens

Marc Havet ne s’en cache pas, il est tombé dans la marmite du barde Assurancetourix quand il était petit : « La musique, j’en fais depuis que je suis né. Ce n’est pas prétentieux de dire ça, c’est vrai ! Je ne sais pas si dans le ventre de ma mère j’en faisais, mais au moins depuis que j’en suis sorti, parce que ma mère jouait du violon en amateur, ma tante jouait du piano, ma sœur ainée également qui a fait le conservatoire et qui a chanté très jeune. Donc, dans ma famille, on faisait de la musique ». En plus d’être musicienne, la famille de Marc s’écarte également volontiers du dogme et des conventions : « Je suis né dans une famille communautaire, je n’aime pas trop ce mot là, mais enfin si, c’était des chrétiens dissidents héritiers de Pascal et des jansénistes qui ne reconnaissaient pas l’autorité de l’Eglise ». Marc se souvient notamment de noces extraordinaires célébrées en région parisienne qui était encore la campagne à cette époque. A seize ans, il fait déjà partie d’orchestres de jazz qui accompagnent de célèbres musiciens américains et français. Quand vient le moment de choisir ses études, Marc opte pourtant pour l’architecture pour rassurer ses parents. Mais pas question pour lui de faire de hiérarchie entre les arts soit disant « majeurs » (architecture, peinture, etc.) et les arts dits « mineurs » dont ferait partie la chanson (« Gainsbourg a dit une belle connerie ce jour-là », nous assure Marc). Bien au contraire, ces différentes disciplines artistiques vont interagir l’une avec l’autre pour nourrir et canaliser l’inspiration du chanteur qui « compose ses maisons et construit ses chansons ». « La seule différence, poursuit Marc, c’est que pour construire une maison il faut du pognon, alors que pour faire une chanson il ne faut rien du tout. Pas besoin d’un piano ni d’une guitare, il suffit de se mettre sur un coin de table. Même pas besoin d’un stylo, tu peux la penser dans ta tête ou presque. »

« Le cri primal de la chanson »

Encore faut-il avoir ce talent ou plutôt ce don. Dans un souci pédagogique, Marc s’est essayé à l’organisation d’ateliers de chansons sans que cette expérience soit vraiment concluante. Car si l’on peut apprendre à écrire dans le cadre d’atelier d’écriture voire de poésie, la chanson requiert un talent différent : celui de trouver les tonalités parmi mille différentes sur lesquelles seront chantés les mots. « C’est le cri primal de la musique et c’est ça la chanson. Quand tu as trouvé le truc, les deux notes qui font l’affaire pour prononcer et chanter un mot, il n’y en a rien à faire du piano, de la guitare et du reste. Après tu peux mettre quinze violons, deux guitares, ça c’est autre chose. Juste de l’habillage. » Pour autant, ce talent particulier n’est pas tout et, s’agissant des textes, Marc n’écrit jamais ses chansons au fil de la plume. Tout comme Brassens, il ne se sent pas poète et se méfie des fulgurances de l’inspiration : « Des fois, j’ai une idée sur un mot ou une phrase mais ça dort longtemps dans un tiroir et pour faire une chanson, la finaliser, il y a du boulot ! C’est comme pour une tapisserie, j’ai recommencé dix fois la même chanson. » Bien loin donc les « Illuminations » de Rimbaud et les vers de Verlaine créés sous l’emprise de l’absinthe : si l’inspiration reste première, le travail est là pour la structurer.

Trenet, l’inspirateur

Les chanteurs qui restent ses références de base sont bien sûr les géants de la chanson française que sont Brassens et Ferré mais peut-être aussi surtout Trenet dont il admire l’œuvre foisonnante et l’humour mordant. Il lui consacre un récital par an tant il est fan de sa poésie familière aux antipodes de celle des poètes classiques. Parce qu’il connait par cœur les répertoires de ses illustres prédécesseurs, Marc s’est pendant des années senti empêché de composer ses propres chansons avant de connaître le déclic vers quarante ans. Au moins quatre raisons à cela : la création du « Magique », le bar-cabaret de la rue de Gergovie qu’il a ouvert avec sa femme Martine suite à la fermeture du « Piano Bar » de la rue Mouffetard où il allait se produire lors d’apéros-concerts en compagnie de pianistes de jazz ; la mort ou le repli artistique des grands ainés qui ne sont pas véritablement remplacés par la jeune génération dans laquelle Marc se reconnait moins ; l’affirmation de sa propre identité artistique qui s’affranchit progressivement des influences passées et se détache nettement de celle des autres chanteurs qui émergent sur la nouvelle scène artistique française ; la politique enfin qui après la victoire socialiste de 1981 aiguise son regard « gauche critique » et lui inspire de nombreux textes. Mais, comme de très nombreux autres artistes français, Marc admet que c’est l’incontournable Trenet qui lui a donné l’envie d’écrire des chansons. Une envie toujours présente chez lui aujourd’hui même si, comme nombre d’artistes également, il a toujours peur de tarir la source et s’il est souvent saisi par l’angoisse ne pas réussir à se renouveler.

Influences d’aujourd’hui

En octobre 1992, une sympathique bande de jeunes fréquentant assidument « Le Magique » témoignent de leur admiration pour Marc en publiant aux Editions Du Pousse Au Cul soixante à quatre-vingt de ses textes. « N’attendez pas qu’il soit crevé pour l’admirer, nous enjoignent-ils en préface. Depuis que Gainsbourg est mort, Marc Havet reste le plus grand chanteur buveur compositeur encore en vie. » Peut-être l’un des deux meilleurs, rectifie Marc avec humour. Il n’est en réalité jamais satisfait de lui même et n’a pour seule ambition qu’aboutir à « quelque chose d’intéressant ». Il reste pour ce faire à l’écoute de tout ce que produit la scène musicale francophone : les classiques contemporains bien sûr (Lavilliers, Thiéfaine, Souchon, etc.) mais également le rap et même les chansons « un peu con con ». Car il fait sa sauce personnelle et son miel de tout : « Souvent on me demande par qui je suis influencé. La vérité c’est que je me laisse influencer par plein de choses et que je le restitue à ma façon ! ». Pour autant, Marc n’a toujours pas trouver parmi les chanteurs du moment sa nouvelle idole. Il reste bien plutôt fidèle aux grands auteurs qu’il continue à interpréter avec bonheur. Sans oublier bien sûr son propre répertoire d’hier et d’aujourd’hui. Ne manquez surtout pas « Marc Havet chante Marc Havet » au Forum Léo Ferré les 30 novembre et 1er décembre 2019 !

(*) « Les Nouveaux Vieux » au Théâtre du Nord Ouest les dimanches 20 et 27 octobre à 14h30 et le mardi 29 octobre à 20h15.

Cliquez ici pour accéder au site de Marc Havet.

Vous pouvez trouver un autre portrait de Marc Havet dans « Visages du XIVe » de Béatrice Giudicelli.

« L’Ozmoz », le Café Arty Show qui a du coeur

Smail aux commandes de « L’Ozmoz Café »

Des artichauts en guise d’appâts pour les Bretons de passage, des spectacles comiques le mardi, des concerts de jazz le vendredi, des expositions temporaires de peinture, des récitals de poésie, des soirées américaines par ci, des soirées bretonnes par là, Smail Ait Saadi regorge d’idées pour faire vivre et animer « L’Ozmoz Café », le bar-restaurant situé au 33 rue de l’Ouest dans le 14ème arrondissement de Paris. Ce très sympathique et dynamique patron de bar a su fidéliser une clientèle de quartier en conjuguant ouverture d’esprit et sociabilité au quotidien.

Le patron donne le ton

Voilà enfin un patron de bar qui sait marier commerce et convivialité et pour qui solidarité n’est pas un vain mot ! Smail, qui est d’origine kabyle et qui est arrivé en France à l’âge de 23 ans, s’inscrit en cela sur les traces de son père, un enseignant qui en plus de mener de nombreuses actions bénévoles donnait des cours gratuits aux élèves en difficultés après la classe. La tradition familiale dont il a hérité et les valeurs qui s’y rattachent expliquent sans doute pourquoi Smail détonne un peu dans l’univers impitoyable des bistrotiers. Il se démarque en prenant des risques et en osant la différence. Pour preuve, l’artichaut breton qu’il propose à ses clients. Au départ, une idée toute simple : « La dernière fois que je suis allé en Bretagne, on m’a proposé ça en hors-d’œuvre, et je me suis dit : « Pourquoi je ne ferais pas ça dans mon restaurant ? ». Le succès est immédiat et ne se dément pas. Pas tant parce que c’est un vrai plat de pauvres comme dit Coluche (« le seul plat que quand t’as fini de manger, t’en as plus dans ton assiette que quand t’as commencé »), mais parce que « ça plait et ça fait plaisir aux clients », constate Smail. Sur sa carte figure également bien évidemment en bonne place le couscous (« C’est ma culture », nous dit Smail) et toutes sortes d’autres plats d’origines diverses et variées (français, italiens, etc.) : « C’est ce qui fait le bonheur des gens, ils aiment bien trouver un peu de tout », croit-il avoir remarqué. Cette année, la nouvelle carte de l’établissement propose un plus grand choix de vins : les différentes régions viticoles françaises (Bourgogne, Bordeaux, Pays de Loire, etc..) y sont représentées ainsi que plusieurs pays étrangers. S’ajoutent à cela quelques nouveaux plats (steak de thon, tartare de bœuf, salade au saumon, etc.). Smail ne s’en cache pas, il est « heureux comme un roi en France » aux commandes de « L’Ozmoz Café ». Il est arrivé à Paris en 2003 après des études d’hôtellerie effectuées en Tunisie : « J’ai travaillé un peu partout comme cuisinier. J’ai fait Ladurée aux Champs-Elysées, j’ai fait Le Louvre, Le Méridien, les grands hôtels, etc.  J’ai également travaillé comme serveur dans des cafés, des boites de nuit et des cafés-concert. Et puis je me suis décidé à m’installer à mon compte pour faire quelque chose de plus personnel et mettre à profit mon bon contact avec les gens ». Car Smail a conscience d’avoir un don pour le contact humain : « J’ai une cote avec tout le monde », nous assure-t-il crânement. Il faut dire qu’il ne ménage pas sa peine pour attirer et divertir sa clientèle.

Ines, derrière le bar

Le pari de la culture et de la bonne humeur

Car s’il aime les gens, Smail est également un amoureux de la culture française : « J’adore tout ce qui est culture, littérature et poésie. En plus le Quartier Montparnasse a une très forte identité culturelle et artistique. Les touristes viennent des Etats-Unis et d’ailleurs pour voir ça ». C’est son père enseignant qui lui a injecté le virus pendant son enfance kabyle. Et Smail a bien conscience que Paris est une capitale culturelle mondiale courue par tous les artistes en quête de reconnaissance internationale. Paris fait rêver tout le monde, son petit bistrot parisien également : « Il y a un savoir vivre parisien. Quand à l’étranger je dis que je viens de Paris et que j’y tiens un bistrot, les gens sont émerveillés. Paris c’est romantique et la capitale française continue de fasciner. Boire l’apéro sur une terrasse parisienne, ça fait rêver ! », témoigne Smail. Surfant sur cette image de capitale culturelle, le dynamique patron de bar n’a de cesse d’organiser des animations dans son établissement. Des expositions temporaires de peinture s’y succèdent tous les mois ou presque : « Les artistes de Paris et d’ailleurs viennent eux-mêmes me voir pour me proposer d’exposer. Le bouche à oreille joue à plein, exactement de la même façon que pour les musiciens qui viennent se produire dans mon bar. Je reçois chaque jour trois ou quatre emails. C’est moi qui fais mon choix ». Chaque mardi soir à partir de ce mois de septembre ce sont de jeunes acteurs comiques auxquels Smail veut donner leur chance qui viendront se produire à « L’Ozmoz Café » dans le cadre d’une scène ouverte. Les vendredis soir sont quant à eux consacrés aux concerts de jazz qui attirent de nombreux habitués de l’endroit. La cerise sur l’artichaut, ce sont les « Nuits d’Abîmes de l’Ozmoz Café ». Rémy-Pierre Pêtre, dit le Grand Rémi, est à la manœuvre pour organiser des escales de poésie ou des évènements conçus autour d’écrivains célèbres qui font intervenir des acteurs professionnels aussi bien que des complets amateurs. L’été dernier, Jean-Jacques le Vessier déclamait des vers de Robert Desnos. Il se produira à nouveau très bientôt pour célébrer et faire découvrir ou redécouvrir le génie d’Apollinaire. Et ce troisième jeudi de novembre sera organisé un second évènement autour de Boris Vian qui coïncidera avec la fête du Beaujolais Nouveau. « Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous ! ». Avec Smail, Beaudelaire prêche un convaincu : vin, poésie et vertu, il n’a pas choisi !

Concert du 14 septembre 2019

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Vous pouvez également trouver un portrait de Smail Ait Saadi dans « Figures du XIVe arr., 20 interviews dessinées » de Béatrice Giudicelli publié en 2017 chez Riveneuve Editions.

La sérénité en deux temps trois mouvements avec Anne-Marie Moretti, sophrologue

Anne-Marie en séance de dédicace (crédit photo Olivier Héron)

Cela fait très exactement six ans qu’Anne-Marie Moretti s’est lancée dans l’exaltante aventure de l’entreprenariat. Délaissant le métier de professeure d’histoire-géographie qu’elle a exercé pendant vingt ans au collège Françoise Dolto de L’Aigle en Basse-Normandie, elle a repris des études universitaires en psychologie et psychologie du travail pour fonder en septembre 2013 à L’Aigle le « Cabinet Moretti, Conseil et Prévention » qui propose toute une palette de prestations dont le recours à la sophrologie, un outil bien utile pour aborder et traverser plus sereinement les épreuves de la vie. Présentation.

Une pratique et un enseignement ancrés dans les expériences de la vie

La première rencontre d’Anne-Marie avec la sophrologie date d’il y a trente ans quand elle met au monde son premier enfant à la maternité de Lannion : « Il y avait une sage-femme qui faisait des préparations à l’accouchement qui étaient fabuleuses. Elle nous faisait faire de la relaxation. Après quelques séances, je suis rendue compte que j’étais devenue une bonne dormeuse, ce que je n’avais jamais été. Ce n’était pas du tout l’objectif, mais grâce à cela je suis devenue une super bonne dormeuse. C’est à cette occasion que j’ai découvert tout le potentiel de la sophrologie ». Bien des années plus tard, Anne-Marie connait une nouvelle expérience décisive alors qu’elle doit se faire hospitaliser pour une intervention médicale assez lourde et anxiogène : « En fait, je me suis mise moi-même de manière tout à fait automatique et imprévue en état sophroliminal [entre la veille et le sommeil]. Et je me suis rendue compte que je suis allée au bloc opératoire super joyeuse malgré l’importance de l’enjeu. Après coup, je me suis dit que ce que j’avais vécu là c’était quand même assez fabuleux car cela m’avait permis de traverser une épreuve considérable. Je ne suis pas partie avec anxiété et j’ai vécu les choses cool. Je pense que du coup je n’ai embêté personne parce qu’on peut être aussi générateur d’anxiété pour le personnel médical. » Ce second déclic nourrit la réflexion d’Anne-Marie qui décide alors de faire connaitre et de transmettre aux autres l’outil de la sophrologie dont elle a pu expérimenter sur elle-même les effets bénéfiques. Elle obtient pour ce faire le diplôme de l’Institut de Formation à la Sophrologie de Paris qui va lui permettre d’élargir la palette des prestations qu’elle offre à ses clients dans le cadre de son cabinet. Elle se sent d’autant plus légitime à utiliser cette nouvelle corde à son arc qu’elle est intimement convaincue qu’on ne peut efficacement transmettre un savoir que si on l’a expérimenté sur soi pour en connaitre la valeur réelle.

Une technique psychocorporelle pour harmoniser le corps et l’esprit dont les applications sont multiples

Mais en quoi consiste donc la sophrologie ? C’est en réalité une vieille discipline qui a été fondée en 1960 par le neuropsychiatre colombien Alfonso Caydedo dont le souci principal était d’apporter à ses patients une meilleure qualité de vie. Pour ce faire, Caydedo va développer une méthode scientifique qui puise ses sources dans plusieurs techniques d’inspiration occidentale et orientale et qui repose sur l’idée que l’homme peut agir sur lui-même et se transformer par le biais de la conscience. La sophrologie permettrait donc à chacun de développer ses potentiels en s’appuyant sur ses ressources propres. « Nos états corporels et mentaux étant étroitement liés, il s’agit d’écouter son corps, ses ressentis corporels, pour mieux se connaître et libérer son mental afin de parvenir à un état de conscience aiguisé et de détente à tous les niveaux »,  nous assure Anne-Marie qui préfère plus modestement parler d’outil et de technique psychocorporelle. Car pas question pour notre diplômée de psychologie de se perdre dans des considérations trop théoriques qu’elle a malgré tout résumées dans son livre intitulé Pour en savoir plus sur la sophrologie. Anne-Marie a retenu la leçon du Dr Yves Davrou, grand spécialiste de la matière, qui écrit dans un de ses ouvrages : « Rappelez-vous que l’essentiel est la pratique, tout le reste n’est que bavardage. » Très concrètement donc, la sophrologie va reposer sur les trois piliers que sont le relâchement musculaire, la respiration et la visualisation positive. Les exercices suggérés par Anne-Marie (hémicorps, pompage des épaules, éventails, etc.) sont aisément accessibles et reposent sur la même articulation commune : tension suivie de relâchement, accompagnés de temps de respiration spécifiques. Les séances de sophrologie qu’elle propose durent en moyenne une heure. Un premier temps d’échange (« l’anamnèse ») précède les exercices de relaxation dynamique (deux, trois ou quatre selon les besoins et la durée des exercices choisis). Ensuite, elle conduit le client (le « sophronisé »), assis ou couché, à un état de relâchement musculaire complet et à un état proche du sommeil que l’on appelle « sophroliminal ». C’est au cœur de cette « sophro » que l’on va induire les visualisations positives choisies en fonction des besoins et des ressources de chacun. Enfin vient le temps de la phénodescription (ou « phéno ») qui est le moment privilégié où le sophronisé peut exprimer ses ressentis, sans aucune obligation, comme un temps ouvert à l’expression de chacun, sans jugement. La séance est alors close. Ne reste plus qu’à prendre rendez-vous pour une nouvelle séance qui vous aidera à mieux gérer votre stress, vos appréhensions ou vos anxiétés passagères, à retrouver un sommeil de qualité ou bien encore à vous préparer mentalement pour une épreuve ou un examen. Les applications de la sophrologie sont multiples, qui toutes contribuent à améliorer votre quotidien.

Le "prana", pour ramener calme et confiance
Le « prana », pour ramener calme et confiance

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Jean-Jacques Le Vessier : « C’est moi qui suis traversé par les textes »

Personnage haut en couleur du Quatier Pernety, Jean-Jacques Le Vessier ne laisse personne indifférent. Cet éternel amoureux des femmes et de la vie a bien voulu nous recevoir dans son appartement de la rue Boyer-Barret pour nous parler de son métier d’acteur de théâtre et de sa passion pour les textes d’auteur qu’il aime faire revivre sur scène et dans les bars du Quartier dont il est un animateur très apprécié. Tout juste revenu d’un tournage télé dans le sud de la France, c’est à Robert Desnos qu’il a rendu hommage le 11 juin dernier dans le cadre des Nuits d’Abîmes de l’Osmoz Café.

Montée à Paris d’un Breton rêveur et mélancolique qui aime « faire le con »

Né à Lorient en 1962, Jean-Jacques Le Vessier grandit dans la ville de Ploemeur et ne quittera pas la Bretagne avant ses vingt-trois ans. Il est le fils d’un chaudronnier et d’une femme au foyer qui a la charge d’une famille de quatre enfants. Loin de l’exubérance parisienne, Jean-Jacques connait l’ennui auquel la Bretagne prédispose les sensibilités exacerbées. A l’instar d’Anne Queffélec, il pense volontiers que « Lorsqu’on est en contact avec ce pays, la mer, les éléments, l’horizon, on développe naturellement un caractère rêveur et mélancolique, ce qui n’est pas forcément négatif ». A l’école, rien ne l’intéresse vraiment à part le français et il passe sans conviction un bac de construction mécanique. Son ambition de l’époque est bien plutôt de devenir champion cycliste. Il fait de la compétition pendant six ans mais n’atteind pas le niveau nécessaire pour passer professionnel. Le 10 mai 1981 (!), il se paie néanmoins le luxe de gagner une course qui, comme le soulignera avec humour un journaliste sportif, marque ce jour-là le triomphe de la ténacité et de la persévérance. L’univers culturel et artistique reste éloigné de celui de Jean-Jacques qui ne baigne pas dans un milieu particulièrement ouvert aux Arts. Seuls quelques livres et quelques disques trainent chez lui à la maison. Pour combattre la mélancolie et rêver d’autres horizons, il écoute en boucle le week-end sur le tourne-disque familial le coffret des sept disques vinyles de Jacques Brel qu’il a reçu en cadeau pour le Noël de ses 10 ans. L’oncle artiste-peintre de son meilleur ami coureur cycliste lui ouvre également les portes d’un monde qui le fascine. Au collège et au lycée, Jean-Jacques ne se sent pas vraiment à la page en compagnie de ses copains de classe. Le contraste est saisissant entre l’univers familier du petit gars de la campagne, le bistrot de sa grand-mère où les habitués viennent rire, raconter des histoires et reprendre en chœur des chants traditionnels en français et en breton, et celui de ses camarades de la ville qui écoutent du rock’n roll, s’habillent à la mode et embrassent les filles dans les boums. Il ressent la même différence de classe sociale dans la difficulté qu’il éprouve à s’exprimer avec l’aisance et l’assurance de ses copains devant lesquels il fait le clown pour donner le change. Son caractère turbulent et dissipé incite sa professeure de français à lui recommander de faire du théâtre. C’est l’occasion pour l’adolescent timide et complexé d’oser s’exprimer au travers des textes des plus grands auteurs. Au moment où il abandonne définitivement les compétitions cyclistes, il apprend par la presse régionale que Jean Moign, directeur du théâtre populaire de Bretagne, vient installer sa petite troupe près de Lorient. Or il en garde un très vif souvenir depuis qu’il a assisté à la représentation du « Bourgeois Gentilhomme » pendant son année de cinquième. Il s’inscrit au cours d’initiation au théâtre organisé par la troupe alors qu’il travaille comme manutentionnaire à la Coop locale. Le jour où il interprète devant Jean Moign le premier petit texte qu’il a travaillé avec une partenaire, le directeur de théâtre est convaincu qu’il a là à faire à un comédien déjà très expérimenté. Il est estomaqué quand Jean-Jacques lui apprend que c’est pourtant la première fois qu’il se produit sur scène. « Vous êtes très doué ! », lui assure le professionnel. C’est le déclic qui va décider de la suite de sa vie : « C’est comme si cette parole m’avait donné l’ouverture sur quelque chose que je pouvais faire puisque j’étais doué », se souvient-il. Il ne traine pas longtemps avant de gagner la capitale pour se consacrer à sa nouvelle passion. Il dégote le jour de son arrivée à Paris un job de livreur de fruits et légumes pour les grands hôtels et c’est un ancien copain de cyclisme affecté à la garde républicaine de Nanterre qui va pour un temps l’héberger clandestinement dans son appartement de fonction. Il est tout de suite séduit par les possibilités offertes par sa nouvelle vie : « Ce qui m’a plu quand je suis arrivé à Paris, c’est l’anonymat surtout. En Bretagne, les villes sont trop petites, tout le monde se connait ». Il s’inscrit un temps au cour de théâtre de Jean-Laurent Cochet mais ses contraintes personnelles et professionnelles ne lui permettent pas d’y être un élève très assidu. Il change plusieurs fois de travail et devient finalement surveillant d’internat dans une école catholique d’Issy-les-Moulineaux. La chambre dont il bénificie lui permet enfin de goûter au plein bonheur de vivre à Paris : « Avec le vieux vélo que je m’étais procuré, je partais de l’école Saint-Nicolas à Issy-les-Moulineaux, je faisais toute la rue de Vaugirard, j’arrivais au Théâtre de l’Odéon, je plongeais sur la Seine pour monter rue des Saules tout là-haut à Montmatre, je traversais tout Paris à vélo. Je me souviens de ce jour de printemps, il était huit heures et demi du matin, je traversais la Seine, le soleil se levait derrière Notre Dame, et j’ai soudain été saisi par une sensation de bonheur et de liberté totale… »

Jean-Jacques à "l'Osmoz Café" lors de son hommage à Robert Desnos
Jean-Jacques à « l’Osmoz Café » lors de son hommage à Robert Desnos

Rencontres avec Kafka, Shakespeare, Molière, Tchekhov, Dostoïevski, Flaubert, etc.

Parallèlement, Jean Moign qui dispose toujours d’un réseau de relations à Paris le fait engager par un metteur en scène pour un premier petit rôle dans une pièce jouée au Jardin Shakespeare. C’est l’occasion pour Jean-Jacques de rencontrer pour la première fois des acteurs parisiens qui lui conseillent de s’inscrire au cours de Jean Périmony. Il se met à travailler infatigablement scène de théâtre sur scène de théâtre sans toujours les comprendre : « Du coup, j’ai été obligé de lire. La plupart du temps, je ne comprenais rien. Idem quand j’allais au théâtre. J’entendais une phrase ou deux mais je n’arrivais pas à saisir la globalité. C’est venu petit à petit avec le travail ». Toujours impécunieux, il réussit à se rendre invisible pour rentrer dans les théâtres parisiens dans le dos des placeuses afin d’assouvir sa passion. Il est très impressionné par la performance des grands acteurs de l’époque : Philippe Clévenot, Jean-Luc Boutté, etc. Même s’il ne boude aucun genre théâtral, Jean-Jacques a une prédilection pour le théâtre classique dont il se voudrait être l’un des ultimes maillons d’une longue chaîne de transmission émaillée de noms prestigieux : « Je savais qu’en travaillant tel texte, M. Clévenot l’avait déjà travaillé. Comme j’avais envie de ressembler à tous ces grands acteurs, je voulais jouer ces grands textes ». Il obtient son premier vrai beau rôle en 1994 dans « Le Château » de Kafka, une pièce mise en scène par Giorgio Barberio Corsetti et dont le premier rôle est tenu par Jacques Gamblin : « C’est la première fois que j’avais un rôle directement tiré d’une œuvre d’un grand poète et que je pouvais rentrer dans la poésie de l’oeuvre. J’avais notamment une scène qui avait un gros impact sur le public et, lorsque je l’interprétais, je pouvais sentir le silence s’installer dans la salle. Faire le silence, c’est ça le pouvoir de l’acteur ! » Il se sent dans ces moments privilégiés rejoindre les plus grands, tel Jean-Luc Boutté interprétant Shylock dans « Le Marchand de Venise ». Il avait été fasciné  quelques années auparavant par son interprétation au Théâtre de l’Odéon de la célèbre pièce de Shakespeare mise en scène par Luca Ronconi :  » Il a créé un silence total, naturellement, tout doucement, sans brusquer, avec une économie totale de moyens, sans effort, sans forcer, pour transmettre les mots de l’auteur dont il était habité ». Atteindre l’esprit du texte qu’il porte, s’effacer comme un fantôme derrière les mots de l’auteur, telle est l’ambition de Jean-Jacques qui se dit volontiers « traversé » par les textes qu’il interprète. Cette symbiose entre l’œuvre et l’acteur de théâtre qui scotche littéralement les spectateurs, il réussit à la réaliser plusieurs fois dans sa carrière, notamment quand il passe le concours du Conservatoire National en interprétant le rôle de Pierrot dans le « Dom Juan » de Molière et « Ivanov » de Tchekhov. Les auteurs russes occupent une place de prédilection dans le panthéon personnel de Jean-Jacques : Tchekhov, qu’il regrette de n’avoir pas joué, parce que son univers lui rappelle celui du bistrot de ses grand-parents peuplé de gens désespérés mais néanmoins joyeux et qui font la fête jusqu’au drame final ; Dostoïevski, parce qu’il lui doit le plus grand rôle de sa carrière : Raskolnikov dans « Crime et Châtiment » qu’il interprètera au total 96 fois dans tous les théâtres nationaux de France entre 1997 et 1998. Jean-Jacques prend énormément de plaisir à ces tournées théâtrales qui, entre hôtels, trains et avions, lui font découvrir un nouveau mode de vie qui lui convient très bien. Il sera également amené à tourner pour la télévision et pour le cinéma après avoir été repéré par Catherine Davray au Théâtre de l’Atelier à l’issue de ses trois ans chez Jean Périmony. Mais Jean-Jacques reste fondamentalement un acteur de théâtre dont la performance dans « La Légende de Saint Julien L’hospitalier » de Flaubert lui a valu de très louangeuses critiques (Fabienne Pascaud, Télérama).  Il demeure pour l’instant abonné au registre dramatique même s’il ne lui déplairait pas d’endosser un jour un rôle comique en restant fidèle au répertoire classique, à tous ces textes qui ont traversé les siècles et qu’il aime lire et relire sans fin chez lui pour en atteindre la quintessence qu’il s’attache à exprimer sur scène.

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